Récits-stance #12

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Pendant un an, j’ai cru que cette infolettre parlait de récits.

Numéro après numéro, j’ai interrogé celles et ceux qui fabriquent des récits. Je leur ai demandé comment ils écrivaient, dessinaient, racontaient, transmettaient. Comment on construit un monde qui n’existe pas encore. Comment on trouve une forme lorsque l’histoire résiste. Comment on désobéit à une langue qui nous enferme. Comment on fait circuler une histoire pour qu’elle ne meure pas au fond d’un carnet ou d’un disque dur.

En réalité, je crois que je tournais déjà autour d’autre chose.

Quelque chose d’un peu plus difficile à saisir.

Quelque chose qui vient avant.

Avant les personnages, les structures, les mots, les images. Avant même l’envie de raconter.

Il faut bien, pour inventer une histoire, être capable d’imaginer qu’autre chose pourrait exister. Il faut pouvoir voir ce qui n’est pas là.

Autrement dit : il faut pouvoir rêver.

Je ne parle pas seulement de ces films étranges qui nous traversent la nuit et dont il ne reste, au réveil, qu’une image absurde, un visage déplacé, une maison qui n’existe nulle part. Je parle aussi des vies que l’on se représente. Des ailleurs que l’on désire. Des futurs que l’on ose formuler. De cette faculté bizarre qui nous permet de quitter un instant ce qui est pour entrevoir ce qui pourrait être.

Et depuis quelque temps, une question me poursuit : sommes-nous encore capables de le faire ?

Je ne veux pas céder trop vite au grand récit du désenchantement. Ce serait presque annuler d’un trait tout ce que la première saison de Récits-stance m’a précisément permis de rencontrer : des récits qui bifurquent, des formes qui résistent, des imaginaires qui persistent là où on les disait épuisés. Les générations précédentes n’étaient pas toutes peuplées d’utopistes magnifiques occupés à imaginer des lendemains radieux. Et la nôtre n’est certainement pas dépourvue de désirs, d’inventions ou d’espérance.

Pourtant, quelque chose me trouble.

Nous parlons énormément du futur, mais souvent sur le mode de la prévision. Nous l’anticipons. Nous le calculons. Nous le modélisons. Nous cherchons à savoir quels métiers disparaîtront, combien de degrés supplémentaires nous attendent, ce que l’intelligence artificielle remplacera, quelle crise arrivera après la prochaine.

Le futur est partout.

Mais est-il encore un lieu où aller ?

Ou seulement quelque chose qui nous arrive ?

Cette question était déjà là, en sourdine, au début de Récits-stance. Quand j’avais demandé à mes étudiant·es d’imaginer une histoire, une écrasante majorité d’entre elles avaient pris la forme d’une dystopie.

À l’époque, j’y avais vu une crise du récit.

Je me demande aujourd’hui si je n’avais pas aperçu autre chose.

Mes étudiant·es ne manquaient pas d’imagination. Je ne crois pas davantage que leur génération soit devenue incapable de se projeter ailleurs. Ce serait trop simple de leur reprocher de ne pas savoir rêver quand tout, autour d’eux, leur apprend à anticiper le pire, à s’y préparer, à calculer les risques avant même d’avoir formulé un désir.

Et puis ce serait sacrément confortable de leur jeter la pierre.

Parce que moi non plus, je ne suis pas certaine de savoir rêver. Ou plutôt : je ne le suis plus tout à fait. Pendant longtemps, j’ai utilisé le mot « rêve » comme tout le monde. J’avais des rêves de livres, de voyages, de vies différentes, des rêves professionnels et amoureux, des projets suffisamment désirés pour que je les baptise ainsi. Le mot arrange bien les choses : il donne à nos ambitions un supplément de poésie. « Poursuivre ses rêves » sonne quand même mieux que « tenter d’organiser son existence selon quelques désirs plus ou moins réalistes ».

Mais il y a les rêves que l’on poursuit.

Et ceux qui viennent nous chercher la nuit.

Ceux-là ont disparu de ma vie pendant plus d’un an et demi.

Ou, plus exactement, j’ai cessé de m’en souvenir. Au réveil, rien. Pas une image, pas une couleur, pas cette sensation étrange d’avoir vécu ailleurs pendant quelques heures. Mes nuits semblaient devenues parfaitement étanches. Je m’endormais d’un côté, je me réveillais de l’autre. Entre les deux : aucune trace.

Je n’y ai d’abord pas prêté beaucoup d’attention. Oublier ses rêves n’a rien d’exceptionnel et j’avais suffisamment à faire avec mes journées pour ne pas m’inquiéter de ce que fabriquait ou ne fabriquait plus mon cerveau pendant mon sommeil.

Avec le recul, cette absence me questionne davantage.

Ces mois pendant lesquels mes nuits me paraissaient sans images furent aussi ceux où ma capacité à me représenter une autre vie s’est singulièrement rétrécie. Je ne vais pas transformer une coïncidence intime en théorie générale. Je constate seulement ceci : au moment où mes rêves nocturnes s’effaçaient, mes rêves diurnes devenaient plus raisonnables.

Plus présentables aussi.

J’ai fini par convenir avec moi-même qu’il serait sans doute « préférable » de trouver un CDI dans une entreprise plutôt que de continuer à poursuivre les projets qui m’animaient. Le seul CDI de ma vie. La décision avait pour elle une logique impeccable. Il fallait être adulte. Assurer. Anticiper. Sécuriser. Toutes ces choses parfaitement sensées auxquelles on finit par donner le nom de réalité.

Je n’avais pas renoncé à rêver. J’avais simplement appris à être raisonnable.

La frontière entre les deux mérite peut-être qu’on s’y attarde.

À force de me passionner pour les imaginaires collectifs, les utopies et les futurs désirables, j’avais fini par oublier quelque chose d’assez évident : avant d’être une métaphore politique, le rêve est une expérience que nous faisons presque toutes et tous, nuit après nuit. Une activité étrange, involontaire, obstinée, pendant laquelle notre esprit produit des lieux où nous ne sommes jamais allés, ressuscite des morts, déplace des visages, abolit les distances, invente des situations que notre conscience éveillée aurait jugées absurdes.

Nous parlons volontiers de « rêver le monde de demain ».

Beaucoup moins de ce monde qui se fabrique toutes les nuits derrière nos paupières.

Or je ne suis plus sûre que les deux puissent être séparés aussi proprement.

Poupeh Missaghi ne les sépare pas.

Portrait de la jeune femme en feu (c) Howard Romero(c)

Dans L’Inventaire des disparus, le rêve n’est ni un ornement ni une parenthèse onirique ajoutée à un récit politique. Il appartient à la structure même du livre. Missaghi écrit depuis l’après : après le Mouvement vert iranien de 2009, après la répression, après les morts, après les disparitions et les récits officiels venus parfois redoubler la violence en effaçant jusqu’aux circonstances de ces morts. (1)

Une femme arpente Téhéran à la recherche de statues disparues de l’espace public. Elle collecte, suit des pistes, tente de comprendre. Mais son enquête ne peut pas s’arrêter aux statues. D’autres corps manquent. D’autres noms risquent de disparaître. La violence faite aux représentations rejoint la violence faite aux êtres.

Le livre aurait pu choisir la solidité du dossier, la chronologie, l’établissement des faits. Missaghi fait autre chose. Elle juxtapose les formes, les fragmente, les fait se heurter : fiction, témoignage, listes, réflexion, traduction, archives, rêves. Non parce que la vérité n’aurait plus d’importance, mais parce qu’une forme unique serait incapable de rendre compte de ce qui a été brisé.

La disparition ne se raconte pas proprement.

Le rêve non plus.

« Comment accueillir l’infinitude des rêves ? Comment verbaliser le monde de l’inconscient et du subconscient ? Défini par ses propres règles. Défiant toutes les limites de la narration et de la construction de sens. Ne se livrant qu’au moyen d’interprétations, de traductions à jamais imparfaites. Encore indéchiffrables. »

Il résiste au récit linéaire, à la chronologie, à la causalité. Il arrive par morceaux. Il est « un aperçu de quelque chose d’incognito ». Il déplace les corps et les lieux. Il associe ce qui, éveillé, n’aurait aucune raison de se rencontrer. Et surtout, il ne devient jamais complètement lisible, même pour celle ou celui qui l’a produit.

Petit extrait de ce sublime, et presque onirique, livre.

Chez Missaghi, cette illisibilité n’est pas une faiblesse. Elle protège quelque chose.

Les rêves passent du conscient à l’inconscient puis reviennent vers le conscient sans jamais livrer entièrement leur secret. Ils appartiennent aussi à une zone que le pouvoir ne peut pas totalement surveiller, corriger ou censurer : une création intime, autonome, qui continue de se fabriquer malgré les tentatives de contrôle. 

On peut effacer un nom d’un journal. Faire disparaître une statue. Réécrire une mort. Imposer une version officielle d’un événement.

Mais que fait-on de ce qui continue à apparaître la nuit ?

« Que nous interprétions les rêves à l’instar des Grecs ou des soufis comme des messages émanant des dieux ou de l’autre monde et ainsi, prophétiques et capables de nous guider, ou que nous croyions, comme les Mojaves et les Aborigènes australiens que “tout ce qui est important fut d’abord rêvé pour exister”, ou que nous pensions, dans la tradition freudienne, que “tout le matériel composant le contenu d’un rêve [est] issu d’une manière ou d’une autre du vécu, donc qu’il [est] reproduit, remémoré dans le rêve”, ou que nous considérions le rêve, à la suite de Jung et Mader comme “un autoportrait spontané, sous forme symbolique, de l’état présent de son inconscient”, nous ne pouvons nier les liens qu’il existe entre les rêves et la réalité de notre vie éveillée, de notre passé et de notre avenir. Il nous faut les exhumer comme nous exhumons les archives et les souvenirs. Il nous faut les enregistrer, les dire, les analyser comme faisant partie de nos H/histoires. C’est pourquoi ceux qui ont été rêvés pendant ou après les événements deviennent indispensables à leur trans(re)lation. » (2)

Cette question me semble autrement intéressante que l’idée, trop vaste et un peu confortable, d’une époque qui aurait « cessé de rêver ».

Je veux savoir ce qui se passe concrètement quand les rêves disparaissent de nos nuits.

Pourquoi certains nous restent et d’autres non.

Pourquoi certaines personnes les notent chaque matin pendant des années quand d’autres n’en gardent presque aucune trace.

Ce que change le fait de rêver lucidement.

Pourquoi on tente parfois de revenir dans un rêve, d’y retrouver quelqu’un, d’y prolonger une histoire.

Et ce que ces expériences nocturnes entretiennent ou non avec notre capacité à désirer ailleurs pendant le jour.

C’est en tout cas ce que je vais tenter d’explorer dans cette nouvelle saison de Récits-stance. Non pas chercher une définition du rêve, mais suivre ses traces. Et merci à vous de m’accompagner encore.


(1)  Énorme coup de cœur de la rentrée littéraire, L’Inventaire des disparus a paru le 4 septembre dernier chez Quidam éditeur. Je ne peux pas citer le numéro des pages des citations car j’ai eu la chance de recevoir les épreuves non corrigées – et donc non paginées.

(2)  Reprise du néologie trans(re)lation, emprunté au titre original de l’ouvrage Trans(re)lating House One. Ce terme hybride suggère à la fois la traduction (translation) et la relation (relation), soulignant l’imbrication des deux processus.

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