Récits-stance #5
On croit parfois qu’il faut de gros moyens pour écrire et être lu.
Mais souvent le moins est l’ami du mieux.
On parle beaucoup de l’abondance – de moyens, de réseaux, de diffusion – comme si c’était la condition sine qua non pour créer.
Mais que permet, au juste, le peu ? Pas le manque subi, celui qui épuise et consume, mais le choix assumé de faire avec ce qu’on a. De faire avec ce qui reste. De faire avec.
Mais faire avec cela signifie aussi faire avec le système éditorial tel qu’il existe…
Quand j’ai fini mon tout premier manuscrit, j’étais pleine d’élan… jusqu’à ce que je découvre que publier un texte, ce n’est pas seulement le faire exister. C’est aussi décider avec qui il circule, et donc, d’une certaine manière, choisir la famille à laquelle se rattacher.
Sur leur site Internet, les éditeurs conseillent aux primo-autrices de vérifier que leur manuscrit correspond bien à la ligne éditoriale de leur maison. Mais moi, je me suis demandé :
« Et si c’était aussi à moi de vérifier si j’étais bel et bien alignée avec la maison ciblée ? »
Fallait-il envoyer « mon bébé » à toutes les maisons d’édition appartenant à de grands groupes comme Editis ou Hachette (désormais sous la coupe de Vincent Bolloré) ? Ou ne cibler que des petites structures, plus proches de mes valeurs, mais aux moyens limités – et donc réduire encore plus drastiquement mes chances de publication ?
Ce n’est pas une question théorique.
Aujourd’hui, quand on ouvre un livre, on oublie souvent que derrière chaque page se cache un combat. Non pas seulement un combat littéraire ou artistique, mais une lutte pour exister dans un paysage où l’argent, le pouvoir et la visibilité sont accaparés par une petite poignée.
Dans un post publié sur son Instagram, l’autrice Pauline Harmange l’exprime clairement :
« Dans l’état actuel des choses, la majorité des livres que vous lisez sont écrits par des personnes qui ne gagnent pas un SMIC net pour les écrire. » (1)
La notoriété de telle ou telle autre autrice n’amoindrit pas cette réalité : écrire, publier, créer, cela reste encore trop souvent pour nombre d’entre nous un acte précaire, mal rémunéré, et pourtant vital.
Pauline, grande défenseuse de l’édition indépendante – 50 % de ses livres sont publiés chez des éditeurs indépendants – pose la question qui dérange :
« Où est l’argent ? Déjà pas de ouf dans les grands groupes, mais alors pas du tout dans les petites maisons. » (2)
Alors oui, parfois on fait publier ses textes féministes « chez l’ennemi » mais souvent on bricole avec ce que l’on a. Comme on peut. C’est à la fois un frein et une force. Parce que cette économie de moyens, elle oblige à repenser la création. À ne pas tout investir dans la promotion, dans le format, dans la production. À faire plus simple, plus intime, à fabriquer quelque chose de fragile, mais qui tient debout par sa sincérité et son énergie comme le fanzine imaginé par Pauline à l’occasion de son trentième anniversaire.
Mais il ne faut pas se leurrer : cette économie du peu n’est pas seulement un choix esthétique ou politique, c’est aussi une nécessité imposée par un système concentré, qui ne laisse que très peu d’espace aux récits marginaux, aux voix dissidentes.
Comme le dit fort justement Pauline, « les idées, c’est comme le gaz, ça se développe là où il y a de la place. » Si l’on n’achète plus les livres des autrices qui changent nos mondes sous prétexte qu’elles ont pactisé avec le monstre Bolloré, si l’on abandonne les projets éditoriaux indépendants, alors ce seront autant de voix qui disparaîtront. On laissera ainsi le champ libre aux autres. (Vous savez, ces autres aux idées puantes qu’on entend déjà trop.)
Couverture du fanzine audoédité par Pauline à l’occasion de son trentième anniversaire.
« Alors quoi ? Alors continuons d’acheter les livres des autrices qui changent nos mondes. Continuons de soutenir l’édition indépendante. Et posons-nous les bonnes questions. Le problème c’est les individues qui gagnent leur vie comme elles peuvent ? Ou la concentration des médias ? »
Alors oui, continuons à créer, à publier, même avec peu. Car ça aussi c’est une forme de résistance que certaines d’entre nous pratiquent au quotidien.
Je pense notamment à Ève Jégou avec qui j’ai repris contact dans le cadre de ce projet d’infolettre. Ève et moi on est allé à l’école ensemble… il y a fort longtemps ! La vie a fait que nos chemins se sont séparés – en toute honnêteté, enfants, ils n’étaient de toute façon pas si entremêlés. Mais la vie a souvent plus d’imagination que nous.
Ève est autodidacte. Elle a bien fait des études de communication, mais ce qui la fait vraiment vibrer c’est de raconter des histoires comme on répare un objet précieux cassé, avec minutie et une économie qui n’est jamais synonyme de pauvreté. Depuis quelques années, ses récits s’ancrent dans l’intime, des territoires souvent absents ou déformés dans les grands récits dominants.
« C’est une façon de faire écho aux expériences des autres, mais aussi une manière d’aller mieux, de raconter des choses douloureuses… sans que ce soit uniquement thérapeutique. Je parle de mon anxiété, de mon identité, de santé mentale, de lesbianisme, de récits queer – parce que ça m’a manqué plus jeune, de voir des personnes qui me ressemblent. »
Je pense que la dernière fois que j’avais parlé à Ève, c’était dans une cour de collège…! (c) Madlen Roy.
Mais aujourd’hui, Ève s’émancipe doucement du registre autobiographique, pour explorer des fictions où le réel se déforme, où un champignon pousse sur le dos d’un personnage, où une tornade emporte des vies. Le point commun de tous ces récits ? L’envie de raconter autrement, avec distance et jeu.
« Je travaille beaucoup au feeling. J’aime bien commencer en réfléchissant au format : avant d’écrire ou de dessiner, je pense à la forme que ça va prendre. Le format influence le récit. »
Ce format, c’est souvent celui du fanzine qui, pour Ève, est bien plus qu’un support :
« Ce que j’aime dans le fanzine, c’est l’autonomie totale. Personne pour te dicter quoi raconter. Tu fais ce que tu veux, à ton rythme, selon tes moyens. C’est un espace où je me sens libre. (…) C’est un moyen de tester des choses, d’exister sans devoir passer par la validation d’un éditeur. »
On pourrait croire que cette économie du peu condamne à la précarité créative. Mais pour Ève, c’est tout l’inverse. L’abondance a ses pièges : budgets confortables qui anesthésient l’inventivité, diffusion de masse qui dilue l’attention. La contrainte, elle, force à bricoler, à inventer des formats inédits, à accorder de l’importance à chaque geste.
« Pour Le Caillou, je voulais un fanzine très économique : une seule feuille A4 pliée, ce qui donne 10 à 18 pages. J’ai construit l’histoire en fonction de ça. Je pense aussi à l’écologie, au coût, à la possibilité que les gens puissent refaire le zine eux-mêmes.
Je travaille un peu entre numérique et manuel. Je fais tout à la main puis je scanne. J’imprime ensuite dans une asso près de chez moi. Le format A4 ou A3 plié, c’est mon favori : simple, souple, accessible. J’aime bien l’idée qu’on puisse fabriquer un zine avec presque rien. »
Dans la surproduction culturelle, où livres et récits s’accumulent jusqu’à perdre leur singularité, le fanzine impose une économie différente et un autre rapport à l’objet. Tenir un zine entre ses mains, c’est comme recevoir une lettre d’une personne aimée. Il y a une dimension presque intime. On sent le temps, le soin et l’émotion insufflés dans cet objet.
Cette économie de moyens reflète aussi un choix conscient face à la tentation de la professionnalisation à tout prix.
« Ce n’est pas grave si ce n’est pas parfait, si ce n’est pas « pro ». Ce qui compte, c’est que ça te ressemble. »
Laisser la porte ouverte aux récits imparfaits, bricolés, c’est défendre un espace où la créativité n’est pas bridée par les ROIs en tout genre. C’est se reconnecter à soi et, surtout, à la joie de faire.
Une joie qui peut s’émousser à force de vouloir contourner un système éditorial dominant qui invisibilise les voix minoritaires tout en leur faisant croire qu’elles peuvent changer le monde à travers l’écriture…
… alors que, pour beaucoup comme l’autrice américaine Dorothy Allison, la littérature demeure cette forteresse dont on ne sera jamais vraiment admise.
« Le féminisme m’a poussée à perdre foi dans la littérature telle qu’elle existait, mais à m’engager dans la création d’une littérature qui ne soit pas un mensonge. »
Dorothy nous a malheureusement quittées en novembre 2024. (c) Wikipédia.
Ainsi naît la tentation et l’ambition de bâtir un contre-système éditorial. Des revues comme Daughters Inc, Know, Diapa Press, Amazon Quarterly, Quest, etc. ont représentés pour Dorothy des espaces collectifs dans lesquels s’investir, écrire, éditer, militer. Une entreprise née de la colère et de l’espoir…
… mais qui s’est révélée d’une difficulté colossale, quasi insurmontable. Dans son essai « Croire en la littérature », Allison ne cache pas son amertume :
« C'était une entreprise très incohérente à la base, parce que créer un travail honnête dans lequel nous n'avions pas à masquer nos expériences réelles ou notre sexualité et notre genre était absolument nécessaire, mais refuser les critères littéraires établis n'était pas facile, et rejeter le patriarcat remettait tant d'autres choses en question. Beaucoup d'entre nous ont perdu toute notion de ce que pouvait être une bonne ou une mauvaise écriture, ou encore de la possibilité d'être des écrivaines se passant de l'édition, des subventions et de l'enseignement, tout ce qui aurait pu nous aider à consacrer la majorité de notre temps à l'écriture, à créer un corpus de travail. »
Couverture de l’une des revues auxquelles Dorothy a activement participé.
Les conditions matérielles étaient tout simplement impossibles à réunir. Créer une nouvelle littérature, de toutes pièces, avec ses propres codes et critères, demandait une énergie immense.
Une énergie qui, dans les faits a surtout été consacrée à bâtir les infrastructures : maisons d’édition, magazines, levées de fonds, réseaux militants… autant de tâches indispensables mais qui détournent du cœur de l’écriture.
« Imaginez combien d'œuvres de peinture et de sculpture seraient créées si les artistes devaient collectivement fabriquer les cadres et la peinture, construire les galeries d'art et y embaucher le personnel, pour réinjecter tout l'argent tiré des ventes dans le maintien de tout le système. Ajoutez à cela la difficulté de créer des philosophies totalement nouvelles à propos de ce qui serait ou ne serait pas de l'art, du genre d'approche qu'un artiste pourrait mener sur son travail, de qui, en fait, serait autorisé à dire ce qui serait valable et ce qui ne le serait pas ou plutôt, ce qui pourrait se vendre et à qui. Imaginez ce système et vous avez les grandes lignes des difficultés rencontrées par les écrivaines lesbiennes de ma génération. »
On comprend alors ce dilemme tragique : tout recréer, hors du système, est matériellement insoutenable, mais collaborer au système dominant, c’est risquer d’y perdre son intégrité politique, c’est « collaborer à sa propre destruction » pour reprendre les mots de Dorothy.
Cette réalité résonne étrangement avec ce que dit Pauline de la mainmise des grands groupes sur la littérature et les médias et de la nécessité vitale de soutenir l’édition indépendante. Mais cela implique aussi de ne pas se contenter du fanzine ou des contre-pouvoirs marginaux, ces formes essentielles et précieuses, mais qui ne peuvent pas à elles seules assurer la survie et la visibilité d’une littérature qui bouscule.
Dans pareil contexte, la posture de Dorothy est éclairante. Lorsque, épuisée, malade, elle décide de confier L’Histoire de Bone – son plus gros succès – à un éditeur reconnu, elle fait un choix politique difficile mais lucide. Elle avoue que finalement, malgré toutes les déconvenues, elle continue de « croire en la littérature », en son pouvoir de transformation y compris au sein de maisons d’édition « classiques ».
Nous aussi, aujourd’hui, nous devons naviguer entre ces paradoxes. Autoéditer un fanzine tout en cherchant à être publiée ailleurs n’est pas contradictoire : c’est reconnaître que les outils sont multiples et qu’il faut, à la fois, construire des espaces alternatifs et investir ceux qui existent déjà.
L’enjeu ? Il demeure le même que pour Dorothy : non pas déserter mais asserter. « Être capable de dire la vérité si bien et si puissamment qu’il faudra qu’elle soit entendue, comprise et suivie d’effet. »
Qu’importe le format, ce qui compte, c’est cette parole authentique, cette mise à nue courageuse « qui tourne le dos au reniement, brise les peurs » et, surtout, protège cette « réserve de joie » dont parle Ève, cette énergie fragile, ce souffle qui rend possible la lutte, la création. La Récits-stance.
Et pour celles qui voudraient continuer à changer le monde, je vous glisse le lien vers un tuto dans lequel Ève explique comment créer votre propre fanzine. (4)
(1) Vous retrouverez l’intégralité du post de Pauline sur son site Internet.
(2) Pauline a notamment publié Aucune notification chez La Fourmi Éditions., une maison d’édition lilloise fondée par Chien Fou, Marie Pereira et Nathalie Sejean. Ce texte est d’ailleurs réédité dans l’anthologie Amours ardentes chez Flammarion Jeunesse aux côtés de 10 textes d’autrices classiques et contemporaines.
(3) Dorothy Allison, « Croire en la littérature » in Peau. À propos de sexe, de classe et de littérature, Paris, Cambourakis, p. 267-294.
(4) Lors des prochains ateliers d’écriture que je propose sur mon site Internet, il ne s’agira pas de concevoir un fanzine… quoique puisque nous allons « Écrire l’espoir » (le 9 mars) et (encore mieux !) « Mettre le feu » (le 23 mars). Inscrivez-vous, il reste des places !