Récits-stance #7

Parfois, l’histoire est là, mais la forme manque.

Mais qu’est-ce qui nous empêche d’oser des formes qui boitent, qui débordent, qui respirent autrement ?!

Cette idée m’a été inspirée par Laura Vazquez – je sais, j’en parle souvent mais c’est pour vous encourager à la lire !

Dans quasiment tous ses ateliers d’écriture, Laura parle en effet de l’importance de la forme narrative. Ces structures, ces rythmes, ces codes invisibles qui façonnent nos histoires, que ce soit dans un roman, un film ou même un poème. Car si on parle souvent de contenu – et même de créatrices de contenu ! – c’est la manière dont on raconte qui, je crois, fait toute la différence.

Elle peut révéler, surprendre, bousculer ou, le cas échéant, ennuyer !

En ce qui me concerne, je ne crois pas m’être déjà interdit une forme. Ni par timidité, ni par ignorance. J’ai écrit mon recueil de poésie presque par accident ou, plutôt, par rencontre : c’est l’atelier de la poétesse Kiyémis qui m’a donné l’envie et la force de m’y mettre. Avant ça, je n’avais pas vraiment « pratiqué » la poésie.

Un air sérieux vite déridé dès que résonne son rire contagieux ! (c) Adeline Rapon

Mais la forme m’a happée, le rythme m’a tenue. J’ai adoré jouer avec la typographie, structurer mon recueil en trois parties comme autant d’étapes dans le parcours de la « narratrice », choisir le nombre de poèmes par section selon un code secret que moi seule connaissais. Ce jeu m’a plu, peut-être parce que la poésie, avec sa densité et sa brièveté, laisse plus de place à l’expérimentation sans épuiser.

En revanche, quand j’imagine un roman, un univers plus vaste, avec trop de personnages et d’intrigues entremêlées, ça me freine. Je dépose le stylo à la première difficulté !

Peut-être que je n’ai pas encore la plume assez musclée ou simplement l’endurance nécessaire pour tenir ce rythme sur la longueur. En tout cas, c’est là que formes et constructions narratives me semblent plus intimidantes…

Pourtant, ces structures n’appartiennent à personne. On peut s’approprier la tragédie, le voyage du héros, le journal intime sans qu’une lignée d’auteurs ne se retournent dans leurs tombes. On peut s’emparer d’une charpente narrative vieille de plusieurs siècles et y glisser son propre monde.

Ulysse pas dans son meilleur jour… (c) Wikipédia

Seulement voilà, pendant longtemps, j’ai eu la sensation que « reprendre » revenait à copier ou que cela m’engageait d’une façon dont je n’étais pas sûre de vouloir répondre. Car, qu’est-ce que, politiquement, cela dit de moi de m’inscrire dans telle ou telle autre forme ?

J’ai discuté de tout cela avec Chloé Chevalier (1). Chloé se définit comme autrice de fantasy et de science-fiction mais aussi comme scénariste. Chez elle, littérature et scénario ont toujours avancé de concert.

« J’ai commencé au lycée, avec des adaptations de tragédies grecques, puis des histoires plus personnelles, qui ont donné lieu à un petit film amateur. Ce film a ensuite inspiré ce qui est devenu mon premier roman – qui est aussi devenu ma plus grosse série. Et puis j’ai fait mes études de cinéma en parallèle de l’écriture du livre. »

Écriture littéraire et écriture scénaristique s’alimentent donc mutuellement. La première nuance l’aspect très technique de la seconde ; la seconde offre l’usage de l’ellipse et du montage à la première… à condition, toutefois, de ne pas appliquer l’adage bien connu des scénaristes en herbe, « show, don’t tell », au risque sinon d’écrire un récit plat, sans nuance ni polysémie.

Mais ce qui me frappe chez Chloé, c’est sa façon de concevoir la fantasy comme un terrain critique.

La fantasy, en effet, ne se déroule pas dans notre monde. Aussi, tout y est à construire ! Politique, société, économie, genre, etc. : des choix doivent être faits. Ce n’est pas un décor mais une position car cette liberté de construction engage une forme de responsabilité.

« Quand j’ai écrit les premiers tomes des Récits du Demi-Loup, j’avais 18 ans… À l’époque, je ne me posais pas toutes ces questions. Aujourd’hui, c’est différent. Je m’interroge beaucoup sur les correspondances entre ce que j’écris et notre monde : qu’est-ce que je garde ? Qu’est-ce que je transforme ? Et pourquoi ? »

On retrouve là un écho à mes propres hésitations sur la forme. Chloé ne plaque pas un modèle préexistant, elle pose ses briques, une par une, avec une cohérence interne. Si elle a posé A, elle ne peut pas poser D sans justification. Elle ne cherche pas à livrer un « message » clé en main mais à envisager des mécanismes, des résultats, des contraintes. Libre à la lectrice ensuite de tracer ses propres parallèles.

Autrice les mains dans les poches car elle sait le travail bien fait ! (c) Laffont

« Ce qui m’intéresse, c’est la notion de responsabilité. Pas dans un sens moralisateur. Je déteste les récits qui deviennent des modes d’emploi, la SF « à message ». J’essaie juste de faire attention à ce que je montre comme fonctionnel ou non, désirable ou pas. Mon boulot, ce n’est pas de dire « regardez comme c’est mal », mais de proposer d’autres modèles. »

Car ce que craint le plus Chloé, ce sont les récits trop calibrés. Dans son viseur ? Les histoires qui nous donnent à voir un jeune héros ou une jeune héroïne en proie à une terrible dictature. Un scénario que l’on retrouve désormais partout. Or, cette répétition participe selon elle à formater nos attentes face au réel, à formater notre idée de ce à quoi ressemble une dérive autoritaire.

« On abaisse notre seuil d’alerte : si ce n’est pas aussi grave que se décrit Cormac McCarthy dans La route, alors pas de quoi encore s’inquiéter… » (3)

Chloé ne nie pas l’importance de dénoncer toute situation d’injustice ou de recul. Mais elle rappelle combien il est tout aussi essentiel de « baliser des chemins lumineux », d’être « force de proposition et pas uniquement lanceur d’alerte ». En somme, écrire des histoires qui montrent aussi ce qui fonctionne. Là encore, la forme du récit conditionne la manière dont on perçoit les possibles.

Le meilleur garde-fou selon elle ? La polyphonie. Et en l’écoutant évoquer son amour des récits de groupe, des récits dans lesquels les regards s’entrechoquent, je ne peux pas m’empêcher de penser à la manière dont Mark Z. Danielewski, dans La Maison des feuilles, force la lectrice à changer physiquement de position : tourner les pages dans tous les sens, ralentir, reculer. Ce déplacement constant reflète la narration multiple qui nous fait passer d’un regard à l’autre.

La Maison des feuilles parfois à trois-quart blanches…

Dans un cas comme dans l’autre, la forme devient une expérience corporelle : on ne lit pas, on circule. Et le refus d’imposer un seul point de vue devient un choix formel aussi fort que politique.

« Je commence souvent par un détail. Je suis assez d’accord avec ce personnage de Victor Hugo qui pense qu’il suffit d’avoir un nom pour trouver son sujet. Ça ne fonctionne pas à tous les coups, mais il faut trouver le bout de la pelote pour ensuite tirer le fil ! Ainsi, beaucoup de personnages me « viennent » pendant l’écriture. J’ai l’impression de les découvrir, pas de les inventer. » (2)

Cette méthode entre en résonance avec la démarche empruntée par Anne Carson dans Nox. Ce livre inclassable est un accordéon de fragments, photos, lettres, définitions. On ne suit pas une ligne de droite : on ramasse des morceaux et on les agence soi-même. Comme chez Chloé, l’univers se dévoile par touches et c’est à la lectrice de lier les points entre eux. Le fragment n’est pas le signe d’un manque : il est la forme même de la mémoire, de l’invention.

Voilà à quoi ressemble un livre-labyrinthe.

Des formes et forces imaginantes bien trop souvent menacées par la tentation du récit unique.

« On est dans une période de panique collective, et tout le monde espère une « bonne » histoire pour nous sauver, LE récit fondateur. Mais ce récit unique n’existe pas. Et à mon sens, il ne faut pas espérer qu’il existe. »

Je repense à toutes ces fois où j’ai voulu caler mon travail dans une structure éprouvée, espérant y puiser une vérité universelle. Peut-être que cette dernière se situe justement dans cette « rivière de récits » qui « globalement vont dans une direction ». Pas des récits comme des armes mais des récits qui avancent par échos, variations, reprises comme le propose Ali Smith dans un cycle entier. Automne, Hiver, Printemps, Été : chez l’écrivaine écossaise, les saisons se répondent sans se répéter, comme les voix d’un chœur qui ne chanterait jamais la même note. Une structure qui refuse la clôture définitive.

Ali Smith réfléchissant à son prochain méfait littéraire… (c) Wikipédia

Ces autrices, Chloé incluse, me rappellent que choisir une forme ne revient pas uniquement à décider d’un « contenant ». C’est choisir également comment la lectrice va habiter le récit, quel mouvement on lui propose et l’espace qu’on laisse à ses propres lectures.

Pour mieux comprendre cette dynamique, je me suis dit qu’il pouvait être utile de lister quelques formes narratives. Qu’elles soient héritées de siècles de littérature ou issues des laboratoires créatifs contemporains, ces formes constituent autant de points d’appui pour les autrices qui souhaitent reprendre, détourner, hybrider ou subvertir les codes narratifs.

FORMES CLASSIQUES

Tragédie

  • Principe : Une destinée inévitable conduit le protagoniste à une catastrophe inéluctable. Organisée en actes, cette forme classique suit une progression dramatique rigoureuse – exposition, nœud, dénouement.

  • Exemples : Antigone de Sophocle ; Phèdre de Racine.

Fable

  • Principe : Une courte histoire, souvent avec des animaux personnifiés, qui illustre une morale.

  • Exemples : Fables de Jean de La Fontaine ; Fables d’Ésope.

Épopée

  • Principe : Un récit long et grandiose, centré sur un héros légendaire et ses exploits.

  • Exemple : L’Iliade d’Homère ; Le livre du large et du long de Laura Vazquez.

Conte merveilleux/fantastique

  • Principe : Une histoire où le surnaturel ou le magique s’immisce dans le quotidien.

  • Exemples : Frankenstein ou Le Prométhée moderne de Mary Shelley ; Princesse Mononoké d’Hayao Miyazaki.

Voyage du héros

  • Principe : Le héros quitte son univers quotidien, affronte une série d’épreuves et revient transformé.

  • Exemples : L’Odyssée d’Homère ; Star Wars de George Lucas.

Chronique/Journal

  • Principe : La narration se déploie à travers des entrées datées, suivant le temps qui passe.

  • Exemples : Journal d’Anaïs Nin ; Les Années d’Annie Ernaux.

Récit épistolaire

  • Principe : Le récit se construit à travers des lettres, e-mails ou messages, multipliant les points de vue.

  • Exemples : Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos ; Attachments de Rainbow Rowell.

Récit-cadre

  • Principe : Une narration principale sert d’enveloppe à des histoires secondaires, souvent imbriquées les unes dans les autres.

  • Exemples : Les Mille et Une Nuits ; Le Décaméron de Boccace.

FORMES EXPÉRIMENTALES

Mise en page narrative

  • Principe : La disposition graphique du texte (typographie, espaces, formes) devient partie intégrante du sens et de l’expérience.

  • Exemples : La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski ; Caisses de Christophe Tarkos.

Texte fragmentaire

  • Principe : Le récit est éclaté en morceaux, fragments, listes, notes qui s’assemblent comme un puzzle.

  • Exemples : Nox d’Anne Carson ; Pensées de Blaise Pascal.

Récit cyclique

  • Principe : La structure narrative suit un cycle naturel pour rythmer l’histoire, propose un cycle thématique ou narratif (le récit ne finit jamais et se poursuit inlassablement, la dernière page renvoyant à la première) ou cherche à atteindre le cycle comme forme idéale.

  • Exemples : Le cycle des saisons d’Ali Smith ; Only Revolution de Mark Z. Danielewski.

Narration combinatoire

  • Principe : L’ordre des épisodes ou des chapitres varie selon des règles formelles, offrant à la lectrice une expérience unique.

  • Exemples : La Vie mode d’emploi de Georges Perec ; Marelle de Julio Cortázar.

Narration interactive

  • Principe : La lectrice choisit le chemin à travers des liens, créant un récit non linéaire et personnalisable.

  • Exemples : Les jeux narratifs comme ces histoires dont vous êtes l’héroïne.

Narration multimodale

  • Principe : Le récit intègre textes, images, vidéos, sons, souvent dans un même dispositif.

  • Exemples : Les œuvres de Sophie Calle ; S. de Doug Dorst et J. J. Abrams.

Narration orale

  • Principe : Le texte prend vie à travers la voix, le rythme, la présence de l’interprète.

  • Exemples : Les performances de Lisette Lombé ; La véritable histoire du Petit Chaperon Rouge de Monsieur Mouch.

Métatexte

  • Principe : Le récit commente sa propre construction, joue avec ses codes, expose ses artifices.

  • Exemples : Tristram Shandy de Laurence Sterne ; Don Quichotte de Cervantès.

Narration fragmentée en mosaïque

  • Principe : Plusieurs petites histoires ou perspectives s’assemblent pour former un tout.

  • Exemples : Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Márquez ; L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante.

Qu’elles soient classiques ou expérimentales, ces formes offrent aux autrices un terrain de jeu immense : reprendre, détourner, mixer, casser les codes du récit pour créer quelque chose de neuf. Le travail de Chloé en est une belle illustration – un mélange d’influences qui donne vie à des univers à la fois familiers et surprenants.

La narration n’est pas une formule figée. C’est un terrain vivant, où passé et avenir se rencontrent, où l’on peut s’amuser à pousser les limites, à inventer, à explorer.


(1) Le dernier livre de Chloé, Les Essaims, a été récompensé du prestigieux Grand Prix de l'Imaginaire au salon du livre de Montpellier. 

(2) C’est à ce passage des Misérables (troisième partie, livre quatrième, chapitre IV) que Chloé fait allusion. 

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