Récits-stance #8
Rouvrir nos imaginaires, c’est aussi retomber en enfance.
Renouer avec les histoires que l’on nous a racontées.
Je ne sais pas vous mais moi je garde un souvenir vif de ces soirs où, enfant, mon père se métamorphosait en conteur. Il avait son répertoire : Le Petit Poucet, La Petite Poule rousse… et ses propres histoires, inventées sur-le-champ.
Quand ma sœur et moi nous lui demandions de « re-raconter la même », il en improvisait une autre en nous assurant, très sérieux, que c’était exactement la même juste « racontée autrement » … L’été, lors de notre unique nuit sous la tente dans le jardin, ces histoires prenaient une dimension presque magique : elles chassaient la peur du noir, tissaient autour de nous un cocon invisible.
Ce lien au récit s’est enraciné encore plus profondément grâce à mon grand-père maternel. Lui a consacré une bonne partie de son temps libre à recueillir les Histoires du pays d’Ambert, istoréa do paï d’Embar, racontées en auvergnat de chez nous et traduites en français. Ce recueil bilingue est aujourd’hui un trésor familial.
Dans ses dernières années, quand la maladie de Parkinson l’avait rattrapé, c’est ma mère qui, assise à ses côtés, reprenait le flambeau du conteur. Il écoutait, immobile dans son fauteuil, savourant chaque mot comme s’il était neuf.
Les Éditions de la Montmarie qui porte le nom d’un château dans lequel mes grands-parents ont célébré leur cinquante ans de mariage…
Et puis il y avait cette autre histoire, transmise par fragments, légende dans la légende. C’était le temps d’avant. Celui des veillées où l’on cassait les noix et auxquelles ma grand-mère paternelle m’a raconté avoir participé. C’était le temps d’avant la télé. On se retrouvait entre voisins, les mains occupées à briser les coques, mais les langues bien pendues. Histoires du pays, souvenirs de guerre et, bien sûr, ragots de première fraîcheur !
Je n’ai jamais vécu ces veillées. Quand j’étais adolescente, elles appartenaient déjà au passé. Mais elles me sont parvenues quand, les anciens partis, ce fut notre tour, à mes sœurs et moi, d’aider Mémé à remplir ses cagettes de cerneaux de noix. Ces histoires, ses histoires, ont, je crois, façonné ma manière d’écouter et de raconter.
Elles me font dire surtout que le récit n’est pas seulement un divertissement : c’est un lien, un héritage, un don. C’est aussi la conviction de Mouch, conteur de profession. Avec lui, on ne reste pas longtemps dans les banalités. Il entre directement dans le dur, comme on ouvrirait une porte, sans frapper : « On va mourir, n’attends pas ! » Il ne parle pas de vivre à 100 à l’heure ou de brûler des étapes, mais de ne pas rester spectateur, ni de sa vie ni de ses histoires. Pour être vivant, le récit doit être incarné. Y mettre de soi. Ne pas se contenter de rapporter, mais s’impliquer, se mouiller, accepter d’être déplacé. Y compris quand on est né du bon côté.
Mouch, lui, sait d’où il parle. Fils de prof de fac, blanc, hétéro, cisgenre, issu d’un milieu au capital culturel bien fourni : il a grandi au cœur de ce que d’autres appellent « le privilège blanc ». Il se souvient de ce jour où, gamin, il avait volé un panneau de signalisation avec un copain.
« Mon père m’a obligé à le remettre, en me disant : “C’est l’argent de la République, de la collectivité.” Là, tu intègres vite la notion de bien commun, d’égalité des chances et tous les concepts qui vont avec. »
La leçon semblait claire mais, avec le temps, la façade s’est fissurée.
« À l’école d’archi, ma petite amie de l’époque se faisait démonter tous les lundis par les profs, elle pleurait. Moi, jamais. J’aimais bien ouvrir ma gueule, et je pouvais le faire sans risque. Tout le monde n’avait pas ce droit. »
Ce qui avait été présenté comme des évidences – la méritocratie, l’égalité républicaine, tout ça, tout ça – s’est révélé bancal.
Mouch en toute sobriété, toujours ! (c) Mille Vie Un Film
« On nous a transmis des récits erronés : que la fin de l’Histoire avait sonné avec la chute du Mur de Berlin et que l’égalité des sexes était acquise. On croyait vraiment que c’était un fait. Puis, tu constates que l’Histoire continue, avec des guerres, et que l’égalité des sexes est loin d’être réelle. »
Aujourd’hui, certaines parleraient de « déconstruction ». Lui n’a pas envie de déconstruire qui il est. Il se sait imparfait, avec plein de défauts mais reste, globalement, plutôt satisfait de sa « construction ». Mais quid de l’étiquette « woke » ?
« Pour moi c’est un compliment. Être éveillé à certaines problématiques, c’est bien. C’est marrant comme c’est devenu une insulte en sortant de sa traduction. Moi, je trouve ça positif de se dire : “Tiens, il y a peut-être deux-trois trucs qui clochent.” On a tous, parfois, des réflexes racistes ou des préjugés. Le plus important, c’est d’en avoir conscience et de se dire que c’est idiot, plutôt que de faire semblant d’être irréprochable. »
Ce regard sur le monde irrigue la conception qu’il a de son métier. Conteur, pour lui, c’est un artisanat. Petites jauges, face-à-face, public à aller chercher : autant d’éléments qui confirment, s’il fallait encore le prouver, que :
« se réunir pour écouter quelqu’un qui raconte simplement une histoire, c’est politique : un minimum de moyens pour un maximum d’imaginaire. »
« Elle était bien étonnée de voir comment sa Mère-grand était faite en son déshabillé. » (illustration de Gustave Doré, 1862 (c) Wikipédia)
Dans ses spectacles, Mouch aime partir d’histoires connues de toutes pour revenir au réel. Peau d’Âne ? Une jeune fille qui se scarifie pour échapper à un père incestueux. Le Petit Poucet ? Un enfant abandonné, errant dans la forêt. Quant au Petit Chaperon rouge ? Il en a fait le procès du Grand Méchant Loup (1). Sa méthode ? Une structure solide, héritée de ses études d’architecture, et un goût prononcé pour le décalage, l’impertinence, la lecture à contre-courant.
« Les contes traditionnels sont souvent violents et sans nuance. Mon rôle, c’est d’amener cette nuance. Le conte a une image pourrie : truc chiant, pour enfants, au passé simple. On essaie de changer ça. »
Lui, en tout cas, met tout en œuvre pour inverser la vapeur : concours de menteries, partenariats avec le Québec et Charleroi et surtout le Grand Lieu du Conte, un tiers-lieu installé dans un ancien presbytère près de Nantes, avec café associatif, web radio, résidences d’artistes. Là, il coordonne, met en lien, aide à faire émerger de nouvelles voix.
« L’action possible (quand on a peu de moyens comme moi) est dans l’échelle des choses, du territoire, des ambitions. Il ne s’agit pas de voir petit, mais de faire, à toutes les échelles. »
Il me parle aussi de la « jarre sacrée du slam », cet objet moche et décalé qu’il a lancé il y a vingt ans et qui voyage encore, traversant pays et chapelles rivales. Une métaphore de sa manière de travailler : désamorcer, jouer, créer du lien là où les lignes se figent.
Car son rôle consiste surtout à ouvrir l’imaginaire.
« Le conte, c’est nourrir l’imaginaire autrement, confronter à des choses qu’on ne verrait pas autrement. Même pour un jeune public, il y a une morale, même légère : faire ensemble avec des gens différents. »
Mouch est un passeur qui n’a pas hésité à traverser toute la région parisienne après avoir donné deux spectacles dans la même journée pour que l’on puisse se parler en vrai. Ne pas rester derrière son écran mais s’impliquer pleinement dans son témoignage.
Cette manière d’habiter la parole, Mouch en a fait un métier. Et c’est exactement ce que le philosophe et touche-à-tout de génie Walter Benjamin voyait comme l’essence même du conteur. Pour lui, en effet, le conteur est celui qui sait partager l’expérience vécue, celle qui échappe à la simple information ou à la fiction romanesque. Or, déjà à son époque, cette « espèce » semblait en voie de disparition :
L’un des esprits les plus brillants du XXe siècle, mais sans doute pas parmi les plus heureux… (c) Wikipédia
« Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter une histoire (…) C’est comme si nous avions été privés d’une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences. » (2)
La première raison sociohistorique de ce déclin ?
« Le cours de l’expérience a chuté. » (3)
Les hommes sont revenus des champs de bataille de la Première Guerre mondiale appauvris en expériences communicables : l’expérience stratégique, économique, corporelle et morale a été radicalement démentie par la guerre, l’inflation et les manœuvres des gouvernements. Une génération qui avait connu le monde d’avant, simple et reconnaissable, se retrouvait dans un paysage où rien n’était stable, hormis les nuages et le minuscule corps humain au milieu du chaos.
Aujourd’hui, nous vivons une chute de l’expérience différente mais comparable. Les guerres, certes, mais aussi la surabondance d’informations instantanées, les réseaux sociaux et, désormais, l’intelligence artificielle nous coupent de nos expériences concrètes, les fragmentent et les transforment en données décontextualisées. Comme le philosophe allemand l’analysait à son époque, le récit authentique – celui qui transmet une expérience – devient rare, précieux et fragile.
Pour Benjamin, deux types de conteurs incarnent cette fonction archaïque : le laboureur sédentaire, garant des traditions, et le navigateur commerçant, voyageur et découvreur. Tous les deux font vivre le récit, le façonnent et le transmettent. Le récit n’est pas seulement information, il devient expérience partagée, gravée dans la mémoire, où chaque détail compte. Conte.
C’est ce lien intime entre vie, expérience et transmission qui, je crois, relie Mouch à Benjamin, mais aussi mon père à mon grand-père, ma mère à ma grand-mère. Là où Mouch, mes parents et grands-parents, mettent du leur dans leurs histoires et autres menteries, Benjamin analyse ce geste comme constitutif du récit :
« Le récit, tel qu’il a longtemps prospéré dans le monde de l’artisanat – rural, maritime, puis citadin -, est lui-même une forme pour ainsi dire artisanale de la communication. Il ne vise point à transmettre le pur “en soi” de la chose, comme une information ou un rapport. Il plonge la chose dans la vie même du conteur et de cette vie, ensuite, la retire. Le conteur imprime sa marque au récit, comme le potier laisse sur la coupe d’argile l’empreinte de ses mains. Les conteurs ont toujours tendance à rapporter en premier les circonstances dans lesquelles ils ont entendu ce qu’ils s’apprêtent à raconter, quand ils ne le présentent pas simplement comme quelque chose qu’ils ont eux-mêmes vécu. » (4)
Transmettre ce que l’on a vécu, c’est protéger ce qui fait que le récit ne se perd pas, qu’il reste vivant, vibrant et profondément humain.
Et c’est exactement ce que cherche à restaurer Mouch avec l’outil qu’il m’a partagé : redonner à chacune la possibilité de renouer avec cette expérience personnelle et de la transformer en récit.
Le but du jeu ? Trois étapes.
En une minute, écrire sans réfléchir.
Relancer le chrono pour une minute et reprendre le fil de ce que l’on vient d’écrire.
Relire rapidement, choisir un mot ou une expression puis écrire à nouveau en se laissant guider par ce mot ou cette expression… cette fois sans limite de temps.
L’astuce est simple mais puissante : libérer le geste de raconter. Le retrouver. Comme Benjamin l’explique pour le conteur, le récit naît de l’attention portée à ce qui nous traverse. Ici, l’écriture automatique agit comme un sédentaire et un navigateur à la fois : elle ancre et explore, elle imprime la marque de celle qui écrit tout en laissant le texte se déployer par lui-même.
Et si cet exercice n’était qu’un prétexte ? Une manière de se rappeler que les histoires ne sont pas faites pour dormir dans des carnets ou sur des disques durs. Elles sont faites pour circuler. Pour se faufiler d’une bouche à l’autre, d’un cahier à une oreille, comme ces histoires que mon père inventait sous la tente, que mon grand-père collectait en patois, que ma mère rejouait tous les après-midi à l’Ehpad, que ma grand-mère faisait durer le temps d’une soirée à casser des noix.
Mouch le dit à sa façon : « On va mourir, n’attends pas ! » Moi j’ajouterais : écoute, raconte, transmets.
Parce qu’une histoire partagée, c’est déjà un morceau du monde réparé.
(1) Le spectacle L’Affaire Grand Méchant Loup est disponible également sous la forme d’un livre.
(2) Walter Benjamin, Œuvres, Gallimard, Folio, p. 114-115.
(3) Ibid., p. 116.
(4) Ibid., p. 126-127.