Récits-stance #11

Rouvrir nos imaginaires, c’est aussi rouvrir nos bouches.

Il m’arrive souvent de trouver plus simple d’écrire en anglais qu’en français. Pas parce que je maîtrise mieux la langue de Shakespeare que celle de Molière, mais parce qu’elle m’offre une forme de lâcher-prise.

L’anglais n’est pas ma langue maternelle, alors j’y suis moins attachée. Si un mot se répète, je ne m’en formalise pas. Si une tournure sonne maladroite, je ne vais pas passer vingt minutes à chercher un synonyme introuvable. En anglais, je me permets une liberté que je bride en français. Comme si la distance avec la langue m’autorisait à prendre les choses avec légèreté.

Mais passer d’une langue à l’autre n’est jamais anodin. Je le sais de par mon travail de traductrice. Traduire, c’est apprendre à écouter la musique d’une langue et tenter d’en faire entendre une autre. On se rend vite compte que ce n’est jamais un simple passage de mots à mots. Il y a des phrases qui sonnent avec évidence en anglais, mais deviennent presque mécaniques une fois traduites en français. Des rimes qui filent avec élégance d’un côté et s’effondrent de l’autre.

C’est tout l’enjeu du passage : une langue n’est pas qu’un outil de communication, c’est une musique, avec son rythme, ses silences, ses respirations. Traduire, c’est parfois accepter de perdre une partie de cette mélodie. Ou tenter d’en inventer une nouvelle (comme le montre si brillamment Sophie Benech dans son dernier essai, Variations sur une élégie d'Anna Akhmatova).

Et puis, au fond, n’est-ce pas déjà en langue étrangère que j’écris en français ? La langue de mes ancêtres n’était pas le français mais l’auvergnat. Mon grand-père maternel a consacré un recueil entier à des contes transmis en patois qu’il a traduit en français, rappelant au passage qu’au début du 20ème siècle beaucoup de commerçants de Clermont-Ferrand ou du Puy parlaient ou, du moins, comprenaient l’auvergnat. Mais la République, elle, n’avait aucune intention de laisser vivre cette langue. L’école encore moins. À Ambert (vous connaissez au moins son fromage !), là où j’ai fait toute ma scolarité, un règlement du collège stipulait il n’y a encore pas si longtemps : « Il est interdit de parler patois, même dans les récréations ».

Les langues régionales devaient disparaître au nom de l’unité nationale. Et elles ont disparu. Ou presque.

Moi, je n’ai pas appris l’auvergnat. Ma mère l’a passé comme épreuve au bac, sans en parler un seul mot. Malgré le côté avernissant de mon grand-père, j’ai grandi dans ce vide. Avec, en héritage, cette honte qu’ont ressentie mes arrière-grands-parents à l’idée de parler la langue de leurs parents. Une honte qui s’est transmise, presque malgré eux, aux générations suivantes.

Alors oui, je regrette de ne pas avoir eu cette langue comme bagage. Sans doute aurais-je préféré apprendre l’auvergnat et non le latin. Mais je sais aussi que je fais partie de ceux qui, par ce basculement, ont changé de camp. L’éradication de l’auvergnat est une histoire d’uniformisation et de hiérarchisation des langues, mais elle n’est pas de même nature que celle du français comme langue coloniale. Ici, nous avons cessé d’avoir honte pour la reporter ailleurs. Sur d’autres peuples, d’autres territoires, d’autres langues.

Une honte déplacée, exportée. Et c’est bien là que réside, pour moi, une partie de la violence des récits que l’on nous impose.

Avec Donia Berriri, cette question prend chair. La langue n’est jamais abstraite. C’est d’abord une histoire intime qui la traverse et nourrit sa musique (1).

Donia au regard perçant (c) Jean-Pascal Retel

« J’ai une longue histoire avec l’arabe. C’est la langue maternelle de mes parents, mais elle ne m’a pas été transmise. Je l’ai apprise plus tard, sans jamais la maîtriser totalement. Cela fait partie d’un chemin personnel de retour aux origines, à la transmission familiale manquée. »

Dans ce chemin, se révèle aussi les poids des silences : une mère marquée par la guerre d’Algérie, un père par la colonisation en Tunisie. Des fractures comme le territoire d’une quête artistique.

L’arabe, pourtant, est entré dans sa pratique presque par hasard. Quand Donia, pianiste aguerrie, a voulu se mettre à chanter, elle a pris des cours avec l’ethnomusicologue Martina A. Catella dont l’école, Les Glotte-Trotters, propose notamment d’apprendre des chants venus du monde entier dans des langues souvent totalement étrangères.

« J’ai adoré ça : aller chercher d’autres sonorités que le français, qui est d’ailleurs une langue très dure à chanter. Et j’ai découvert le plaisir particulier de chanter en arabe. »

À travers les langues, ce sont des couleurs nouvelles qui apparaissent, des espaces vocaux insoupçonnés. Là où le français impose ses contraintes – phonèmes fermées, danger permanent du « kitch » si l’on prend trop de liberté mélodique -, l’arabe ouvre.

« L’arabe m’offre des vibrations, des vibes, auxquelles je n’accède pas en français. »

Naviguer entre les langues, c’est multiplier les registres d’expression. Donia l’expérimente notamment au sein de Rhizomes, orchestre organique à cinq branches, long poème ouvert qui se décline en plusieurs langues.

Rhizomes forcément (c) Christophe Beauregard

« Lorsque que, avec Yael Miller, nous chantons ensemble en arabe et en hébreu, cela fait sens. Chaque langue a sa propre musicalité, son propre espace. »

Mais plus encore que la technique vocale, ce que Donia défend, c’est l’idée que la compréhension mot à mot n’est pas nécessaire.

« On écoute tous des chansons dans des langues qu’on ne parle pas, et ça fait partie de la poésie. Je donne toujours quelques clés, mais ensuite je laisse l’imaginaire du public travailler. Même en français, mon écriture n’est pas réaliste, elle est très imagée. Donc parfois, les gens ne comprennent pas tout et ce n’est pas grave. »

Au contraire : chanter en arabe l’a aidée à assumer cette liberté. Les spectateurs acceptent plus facilement de ne pas tout comprendre dans une langue étrangère.

Alors pour rééquilibrer, Donia raconte. Avant une chanson dédiée à Lina Ben Mhenni, cybermilitante tunisienne disparue à 36 ans, elle déroule une introduction qui parle de la mort de son père, de la Tunisie, de la révolution.

Visage de la révolution (c) Wikipédia

« La chanson elle-même est courte, mais le récit qui l’accompagne donne sa profondeur à la musique. Le public n’entend pas seulement des mots : il entre dans un monde. »

Cette manière de faire traverse tous ses projets. Dans Septembre Ardent, sorte d’opéra de science-fiction porté par les voix de Donia et de Nosfell, français et arabe dialoguent ensemble. Et parfois, un renversement se produit.

« Une spectatrice m’a dit un jour qu’elle avait trouvé intéressant de se retrouver dans la position de quelqu’un qui vit dans un pays dont il ne comprend pas la langue. Ça déplace la perception. »

Mais cette liberté n’existe pas en dehors d’un contexte social et politique. Être une femme issue de l’immigration maghrébine, chanter en arabe, c’est aussi être attendue.

« Ce sont des sujets très valorisés par les institutions aujourd’hui, presque une injonction. C’est comme pour la parité : il y a une pression à aller dans ce sens. Et plus tu joues le jeu, plus tu es soutenue. Moi, je n’ai pas besoin de tricher : je suis une femme issue de la diversité, ça fait partie de qui je suis. Mais je reste lucide : l’extrême-droite est aux portes du pouvoir et on verra ce qu’il restera de ce discours institutionnel pro-diversité d’ici quelques années. »

Les préférences institutionnelles n’auront, néanmoins, aucun impact sur son processus créatif. Car, là encore, tout part du récit. Les chansons de Donia naissent toujours d’une histoire, d’une rencontre, d’un fragment du réel. Puis elles s’ouvrent, sur scène, à une dramaturgie plus vaste : inventer des personnages, recréer un café où des communautés participent à un bœuf géant, tisser des dialogues, raconter une histoire.

« Au départ, j’aurais pu rester seule avec mon piano et être très heureuse comme ça. Mais la scène a changé ma pratique. Maintenant, si je monte sur scène, c’est pour raconter. C’est ce qui donne du sens. Et il y a quelque chose de collectif : en racontant, on fait groupe. »

Ce qui n’empêche pas l’écriture de posséder une dimension thérapeutique.

« Petite, j’avais honte d’être arabe. J’ai grandi dans un environnement très mixte, je n’ai pas de souvenirs précis de racisme, mais c’est plus insidieux : en France, la langue et la culture arabe sont très peu valorisées. Écrire et chanter en arabe, c’est une forme de réparation. Pas une revendication patriotique – je me méfie de ça –, mais une tendresse retrouvée. Ça répare la petite fille qui n’aimait pas assez cette part d’elle-même. »

Un geste de réparation, donc, mais aussi un geste politique qui n’est pas si éloigné de l’expérience d’Etel Adnan. Née à Beyrouth en 1925, la poète et artiste-peintre syro-franco-américano-libanaise a grandi dans un monde bouleversé par la disparition de l’Empire ottoman et le partage du Moyen-Orient par les puissances coloniales.

À l’école du couvent français, la petite Etel apprend dans les mêmes manuels que les enfants de métropole : les fleuves et les montagnes de France, les exploits des « hommes aux yeux bleus », mais rien de son propre pays. L’arabe, langue de son père, y est non seulement absente, mais condamnée : parler arabe, c’est pécher. 

Les scènes de délation des traîtres arabophones que décrit Etel Adnan disent tout du continuum qui va des enfances coloniales, amputées de leur langue, aux générations venues en France, privées elles aussi de transmission, jusqu’à leurs enfants, élevés dans une langue unique.

Une grand-mère ordinaire ? (c) Wikipédia

De ce dénuement, pourtant, Etel Adnan a tiré sa force créatrice (2). Son père, désireux de réparer la perte, lui fait recopier des pages d’une grammaire arabe qu’elle ne comprend pas. Ce qui aurait pu être un pensum devient une fascination : écrire des signes mystérieux, entrer dans une langue par le geste, sans en saisir le sens. Des années plus tard, ce plaisir resurgira dans sa peinture : calligraphie arabe incrustée dans ses leporellos, bribes de phrases dont elle ne saisit que des éclats, comme un voile qui atténue les images mais les rend plus oniriques.

Plutôt que de pleurer la perte – to mourn, disent les anglophones et notamment la philosophe Judith Butler -, Etel Adnan a fait de cette étrangeté une puissance d’imaginaire. Elle ne se pose pas en victime, mais en exploratrice : de l’arabe à l’anglais de la Beat Generation, du français qu’elle abandonne puis reprend, jusqu’au langage plastique, toutes les langues sont pour elle des terres étrangères à apprivoiser, à adopter. Écrire dans une langue étrangère, c’est accepter de toujours recommencer, de ne jamais être « chez soi », mais d’habiter cette errance comme un espace de liberté.

Ce geste, il me bouleverse parce qu’il résonne avec une autre trajectoire, celle d’Akira Mizubayashi. Lui n’a pas été colonisé. Lui n’a pas grandi dans le silence imposé par une puissance étrangère. Et pourtant, il raconte une même nécessité de fuite. Adolescent au Japon, il se sent prisonnier de sa langue maternelle, une langue fatiguée, saturée de discours stéréotypés, de logorrhée politique, de conformisme social. Cette langue l’isolait des autres, l’empêchait de dire, au point de l’enfermer dans un mutisme adolescent.

Alors, il choisit une autre langue, un « ailleurs radical » : le français. Pas le français comme héritage colonial ou familial, mais comme langue d’exil volontaire, de désolidarisation. Là où Adnan cherchait à réparer une perte, Mizubayashi cherche à couper avec un poids : celui d’un ordre politique et moral oppressif, hérité de l’histoire autoritaire japonaise et de son propre passé familial.

Dans ces deux trajectoires, tout semble opposé : l’une écrit entre les fractures coloniales, l’autre fuit les rigidités d’une langue nationale. Mais ce qui les relie, c’est ce geste de traverser : quitter la langue « donnée » pour inventer un autre rapport au monde, trouver dans l’étranger une manière de se réapproprier le récit de sa vie. Pour Adnan, recopier sans comprendre devient une manière de faire surgir la poésie du mystère. Pour Mizubayashi, adopter une langue d’ailleurs devient une manière de conjurer les fantômes de l’histoire japonaise et de son père torturé. Tous deux montrent qu’une langue porte toujours des charges, des silences, des humiliations ou des oppressions. Mais elle peut aussi devenir une arme douce.

Mizubayashi qui cherche probablement le bon mot (c) Wikipédia

En écoutant Donia, en relisant Adnan ou Mizubayashi, je mesure à quel point la langue est toujours une affaire d’histoires et de récits. Ce que l’on nous transmet, ce que l’on tait, ce que l’on détourne, ce que l’on invente. Les contes que l’on nous a lus enfants, les chansons que l’on fredonne sans tout comprendre, les langues dans lesquelles on se cache ou que l’on choisit comme refuge : tout cela façonne notre rapport au monde. C’est sans doute pour cela que je m’arrête si souvent sur ces trajectoires de « non-transmissions » et de réinventions. Parce qu’elles nous rappellent que l’imaginaire n’est pas un luxe, mais une manière de survivre et de se réinscrire dans une histoire plus vaste que soi.

Or, cette histoire plus vaste est toujours faite d’abord de petits riens du quotidien. Donia, pendant notre échange, me confiait son besoin constant de prendre des « notes sur la vie ». Des bribes, des observations, des phrases entendues dans un café, des images qui lui traversent l’esprit. Elle les rassemble, les classe, les garde comme une réserve où puiser ensuite pour écrire ou composer. Et je me dis que l’on pourrait faire la même chose avec les langues : tenir un répertoire de mots.

Un mot croisé par hasard dans un livre, une expression détournée entendue dans la bouche d’un ami (par exemple « je ne suis pas en sucre », n’est-ce pas Marie ? ;), un terme familier qu’on n’emploie plus, une sonorité étrangère qui nous intrigue. Les noter sans se soucier de leur usage immédiat. Laisser ce répertoire grandir comme une cartographie personnelle des langues qui nous traversent. C’est un geste simple mais qui a le pouvoir de transformer notre attention : soudain les mots qu’on croyait banals reprennent du relief et les langues qu’on pensait éloignées s’invitent dans notre quotidien.

En tenant ce répertoire, on ne fait pas qu’accumuler des mots : on construit une petite mémoire parallèle, un carnet secret où nos langues intimes se rencontrent (3). Ce n’est pas un dictionnaire, ni une collection savante mais une manière de prêter attention. De donner de la valeur à ce qui, autrement, passerait inaperçu.

Et peut-être qu’à force, ce sont ces éclats minuscules qui finiront par composer la musique de nos histoires. Car écrire, chanter, raconter, ce n’est jamais partir de rien. C’est toujours partir d’un mot, d’un rythme, d’une langue que l’on s’approprie ou que l’on détourne.

Alors, si vous deviez commencer quelque part, pourquoi pas par-là : par un mot glané au hasard d’une journée, par une expression oubliée, par une langue qui vous échappe mais qui vous attire.

Qui sait ce qu’elle viendra réveiller ?


PS : S’il y en parmi vous que la traduction intéresse, j’ai tout un pan de ma bibliothèque rempli d’essais portant sur la question (#newobsession) ! Écrivez-moi pour me demander des réfs ou me donner les vôtres !


(1) Donia écrit aussi de la poésie. Je vous conseille tout particulièrement son dernier recueil, bilingue français/arabe, J’ai rêvé de ton rêve, paru en avril 2026 aux Éditions du Cygne.

(2) S’il ne figure pas déjà dans les rayons de votre bibliothèque, courrez acheter Je suis un volcan criblé de météores !

(3) Comment ne pas recommander L’assaut contre la frontière de Leïla Slimani pour terminer cette infolettre ?!

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