Récits-stance #9

Rouvrir les imaginaires, c’est aussi faire preuve d’endurance.

S’inspirer moins des sprinters que des coureurs de fonds. (1)

« J’ai oublié l’heure exacte du jour précis où j’ai pris la décision de commencer à écrire, mais cette heure existe, et ce jour existe, cette décision, la décision de commencer à écrire, je l’ai prise brusquement, dans un bus, à Paris, entre la place de la République et la place de la Bastille. » (2)

Comme Jean-Philippe Toussaint j’ignore quand exactement j’ai décidé que je passerai le reste de ma vie à écrire. En revanche, je sais parfaitement pourquoi j’écris. Pour transmettre. Pour dire ce que je n’arrive pas à dire autrement.

Souvent, seule la fiction sait porter ce poids-là, cette foi en la littérature, en sa capacité à contourner, détourner, fissurer. Les contes l’ont toujours su : ils parlent de loups pour parler des hommes, des sortilèges pour nommer l’injustice. Ils nous apprennent à traverser la forêt en laissant derrière nous une traînée de cailloux blancs.

La mienne, de forêt, a longtemps été faite de pages. De romans lus à la lueur d’une minuscule lampe de chevet. Des histoires qui m’ont tenue debout. Mais il y a un sujet pour lequel les romans m’ont abandonnée. Sur la question de la non-maternité, la littérature m’a été d’un maigre secours. Tout sur la mère, rien ou presque sur celles qui choisissent de ne pas l’être ou, le cas échéant, différemment. Des mères odieuses, courageuses, monstrueuses, fantasmées : on en dispose de galeries entières. Mais des femmes qui refusent l’assignation maternelle ? Aucune ou presque. De quoi se sentir seule, même au milieu d’un océan de livres.  (3)

Et pourtant, je ne saurais renier la fiction. Parce que les histoires possèdent le pouvoir immense d’ouvrir des portes dans des murs lisses, de fissurer les certitudes, de déplacer les regards. Elles n’exigent rien de nous, sinon qu’on les écoute. Encore faut-il tendre l’oreille.

C’est pour que d’autres que moi puissent les entendre que j’ai rêvé d’un livre : une sorte d’anthologie ou, plutôt, une dinner party, où viendraient s’asseoir autour de ma table des personnages réels – comprenez, sortis tout droit de l’imagination d’écrivaines – pour dire une vision plurielle de la non-maternité. Pas un événement guindé, mais un pique-nique littéraire. Où les romans se croiseraient. Où les histoires se répondraient, parfois se contrediraient, pour mieux chahuter l’injonction millénaire faite aux femmes.

Le titre de ce projet sur la non-maternité est emprunté à Judy Chicago qui entre 1974 et 1979 a réalisé une installation se composant de 39 tables à manger dressées, jointes les unes aux autres et disposées en triangle, chaque table représentant une figure historique féminine.

Le projet a séduit une éditrice… avant de l’effrayer – en même temps vouloir revisiter la tradition littéraire du Décameron, c’est pas commun ! Tant pis. Je ne l’ai pas relégué au fin fond d’un tiroir. Ce projet a muté. D’abord en idée de newsletter. Puis, très vite, une évidence : si je voulais vraiment changer les représentations autour du désir de non-maternité, il fallait commencer à la racine. Alors j’ai écrit un album jeunesse. L’histoire de Lili sera mise en images par Clara Vingt et publiée ou audoéditée – car cet album est trop important pour moi pour ne pas exister.

L’une des planches réalisées par Clara pour Nulle part.

Cette volonté de bousculer les représentations irrigue un autre de mes projets : un moyen-métrage sur l’inceste, coécrit avec mon amie Marie. Ce film ne racontera pas l’histoire d’une « victime », ce mot qui enferme et qui fige. Ce qui nous intéresse ? C’est le quotidien qui va avec : les contradictions, les gestes minuscules de résistance, la colère, l’ironie, les fous-rires.

Si nous nous sommes lancées dans l’aventure c’est bien sûr parce qu’il y a urgence, mais pas de celles qui crient. L’urgence est quotidienne. Elle se niche dans les silences des repas de famille, dans les regards qui glissent, dans les questions que l’on ne pose pas. Ce film se veut être un pas de côté. Une manière de reprendre la parole, de faire exister un récit qui n’existe pas encore. Parce que si nous ne l’écrivons pas, qui d’autre le fera ?

Fabien Suarez sait ce que c’est que de porter un récit qui vous tient aux tripes. Il sait aussi ce que cela coûte, en temps, en énergie, en renoncements parfois et, surtout, en patience. Scénariste pour le cinéma et la télévision depuis trente ans, il a vu son métier évoluer. Il a choisi de consacrer une partie de son temps à transmettre, à accompagner celles et ceux qui arrivent, tout feu, tout flamme, avec l’envie de « changer le monde ».

Fabien, lui, ne croit pas aux miracles instantanés, mais aux chemins qui se construisent pas à pas. Son podcast, Dans la tête d’un scénariste, qu’il coanime avec deux consœurs et un confrère, revient sans détour sur les freins, les difficultés, les embûches. Il l’a voulu sans montage pour « parler vrai ».

« Je ne sais pas si on transmet beaucoup, mais je sais que pas mal d’étudiants, surtout en audiovisuel et scénario, nous suivent et nous disent : “Ça fait du bien de voir ce qu’est vraiment le quotidien. Vous n’êtes pas pessimistes, mais réalistes.” Et ça, c’est important. »

Avec sa co-auteure, Juliette Sales, il donne aussi des cours en M2, forme des étudiants à créer des personnages.

« Je suis aussi vice-président de la Cité européenne des scénaristes. J’aurais adoré, étudiant, qu’un tel lieu existe : un lieu de compagnonnage où des scénaristes confirmés accompagnent de jeunes auteurs sur leurs projets à eux, déjà signés avec des producteurs. Les jeunes observent toutes les étapes, puis trouvent du travail. L’idée : accélérer les débuts, comme un accélérateur de start-ups. »

Cette idée de compagnonnage, Fabien la défend partout, y compris avec sa masterclass Anatomie d’un succès.

On sent le bosseur derrière le type décontracté… (c) Fabien ne me l’a pas communiqué !

« On déconstruit les “success story” pour montrer aussi les obstacles. Mêmes les auteurs très installés ont un jour eu un projet qui leur tenait à cœur qui ne s’est pas fait. Ça dédramatise. »

Lui-même est entré dans le métier par deux biais : le café-théâtre et une école d’audiovisuel, convaincu que pour devenir réalisateur il lui fallait connaître toutes les ficelles de l'écriture. Après dix ans à écrire des polars pour la télévision, il a bifurqué vers le cinéma même si cela signifiait réduire de moitié ce qu’il gagnait…

Fabien insiste : les premiers projets doivent être personnels.

« Un producteur peut te remplacer si tu écris sur un sujet que tu ne connais pas. Mais si tu connais ton sujet, tu deviens indispensable. »

Pour lui, il y a deux grandes façons de « changer les récits » : parler du monde ou s’en évader. Les deux se valent. Aussi, ne voit-il aucune contradiction à travailler simultanément sur un projet de film très ancré dans le réel et sur un autre plus proche d’un monde à la Miyazaki. Mais il prévient les scénaristes en herbe : l’impact peut parfois se faire attendre.

« Quand tu es jeune, tu as envie de changer le monde… Mais il faut accepter que cela peut prendre vingt ans. Avant cela, tu vas peut-être écrire pour une quotidienne. Ce n’est pas grave. L’écriture est un muscle : il faut l’entraîner. »

Du film à la bande dessinée.

Ce réalisme n’exclut pas la passion. Fabien parle du plaisir de raconter comme d’un moteur vital.

« Changer les récits, c’est aussi réfléchir au chemin de l’écriture. Tu vas peut-être passer quatre ans sur un scénario. Si ces quatre ans ne sont pas satisfaisants, si tu souffres tout du long, alors… pourquoi ? C’est une longue vie que celle de raconter des histoires : il faut que, quotidiennement, ce soit agréable. Après, je te dis ça, mais il a pu m’arriver sur tel ou tel autre projet de traverser un an de cauchemar. Les phrases que l’on voit passer sur les réseaux, du type “Ce n’est pas la destination qui compte, mais le chemin”, sont un peu cliché, mais en écriture, c’est complètement vrai. »

Et il sait que ce métier se joue aussi sur des choix. Comme ce projet de film social, adapté d’une histoire vraie, où le message d’un ouvrier chinois trouvé dans un sac de marque mettait en branle toute l’intrigue. Une équipe de rêve, une bonne dose de documentation, de l’énergie à revendre : tout y était. Puis un réalisateur intègre le projet, avec une vision qui dénature tout.

« On a fini par récupérer notre projet. Parfois, il faut savoir dire non, renoncer. »

Fabien a raison : il faut parfois des années pour qu’un scénario trouve sa forme. On n’écrit pas un film comme on envoie un texto, même si parfois l’urgence brûle. C’est un équilibre étrange : vouloir dire quelque chose maintenant, tout en acceptant que ce « maintenant » mette dix ans à mûrir. 12 Angry Men, par exemple, est né au théâtre avant de devenir, des années plus tard, le huis clos incandescent de Sidney Lumet. Et encore davantage pour devenir culte. Ce temps n’était pas à pure perte : il a servi à affûter les dialogues, à ciseler le rythme de façon à donner l’impression que tout se joue en un peu plus d’une heure alors que le matériau a mis des années à infuser, à se solidifier.

C’est le même paradoxe qui traverse Parasite, palme d’or au Festival de Cannes en 2019. L’idée germe en 2013 : Bong Joon-ho travaille alors sur Snowpiercer et imagine, presque en passant, une pièce inspirée de ses années de jeunesse lors desquelles il avait été tuteur dans une famille riche. Quinze pages de traitement, trois versions du scénario par Han Jin-won, une pause pour tourner Okja et enfin le film prend forme. Six ans donc pour que cette intuition devienne un film, et encore davantage pour que le récit se débarrasse des facilités attendues. Même le titre, Bong Joon-ho a dû le défendre contre les équipes marketing qui craignaient qu’il fasse fuir parce que trop négatif, trop ambigu.

Ce mélange d’urgence et de patience, Jean-Philippe Toussaint en parle mieux que personne.

Scène mythique d’un film non moins mythique, 12 Angry Men de Sidney Lumet.

« Il y a toujours en jeu, je crois, dans l’écriture, ces deux notions apparemment inconciliables : l’urgence et la patience.

L’urgence, qui appelle l’impulsion, la fougue, la vitesse – et la patience, qui requiert la lenteur, la constance et l’effort. Mais elles sont pourtant indispensables l'une et l'autre à l'écriture d'un livre, dans des proportions variables, à des dosages distincts, chaque écrivain composant sa propre alchimie, un des deux caractères pouvant être dominant et l’autre récessif, comme les allèles qui déterminent la couleur des yeux. Il y aurait ainsi, chez les écrivains, les urgents et les patients, ceux chez qui c’est l’urgence qui domine (Rimbaud, Faulkner, Dostoïevski), et ceux chez qui c’est la patience qui l’emporte – Flaubert, bien sûr, la patience même. » (4)

La patience ne saurait être confondue avec une attente molle. Elle est un entraînement – comme au tennis, où l’on frappe des milliers de balles avant que, le jour venu, le geste devienne fluide. La maturation prépare l’explosion. L’urgence, quant à elle, n’est pas un éclair romantique :

L’égarement et la concentration selon Jean-Philippe Toussaint (c) Wikipédia

« c’est une quête. Elle s’obtient par l’effort, elle se construit par le travail, il faut aller à sa rencontre, il faut atteindre son territoire. »

Alors oui, on peut vouloir tout, tout de suite. Mais si l’on ne s’offre pas le temps de creuser, de se documenter, de laisser infuser et maturer, l’instant venu on n’aura pas la force du geste. L’urgence sans patience, c’est une balle de match jouée sans échauffement. La patience sans urgence, c’est un entraînement qui ne débouche jamais sur la partie. ` 

Ce n’est sans doute pas un hasard alors si Fabien conseille à ses étudiants d’écrire tous les jours. L’urgence et la patience, la discipline et la créativité, se nourrissent l’une l’autre. Mais comment transformer ce conseil en pratique quotidienne sans se laisser submerger par la peur de la page blanche ? (5)

Grâce à un outil simple : le Journal des 100 jours. L’objectif ? Développer le réflexe d’écrire chaque jour, même par petites touches, pour constituer un vivier d’idées et de textes exploitables.

Comment ça fonctionne :

Règle de base

Écrire 10 à 20 minutes par jour, sans chercher la perfection, en acceptant que 90 % du texte soit mauvais ou inutilisable. Le but est d’écrire, pas de juger.

Structure quotidienne 

Chaque jour, remplir trois cases :

  • Une image (une scène que vous observez ou un détail remarqué) ;

  • Une phrase de dialogue (réelle ou inventée) ;

  • Une émotion (décrire en quelques lignes ce que vous ressentez).

Au bout de 100 jours, on a 300 « briques » réutilisables dans nos scénarios ou tout autre projet.

La banque d’idées

Chaque semaine, relisez ce que vous avez écrit et marquez d’une étoile ce qui vous inspire encore. Au bout des 100 jours, réunissez toutes les étoiles : voilà sans doute de la matière première pour un projet plus long.

Variante « Projet »

Si vous travaillez déjà sur une histoire : utilisez ces 20 minutes quotidiennes pour écrire une phrase-clé de l’intrigue ou décrire un personnage. Au bout des 100 jours, vous aurez déjà un beau squelette.

Avantages de cet outil ?

  • Retirer la pression du « chef-d’œuvre quotidien ».

  • Transformer le conseil « écrivez tous les jours » en rituel clair et faisable.

  • Générer une archive de textes courts qui peuvent nourrir un scénario, une nouvelle, un dialogue, etc.

Pour ma part, j’ai découvert les vertus de ce type de discipline grâce à une amie avec qui j’ai fait mon doctorat et qui écrivait 500 mots par jour pour, comme elle le disait, « vomir sa thèse ». Les premiers mois, j’étais sceptique, puis je me suis lancée. Chaque jour, 500 mots minimum. Quelle satisfaction quand on en produit le double ! Et si le lendemain on n’arrive pas à aligner trois mots, ce n’est pas un drame : hier, on a déjà fait le taf ! Depuis, j’ai soutenu ma thèse. Mais ce rituel continue de m’accompagner. Je sacralise au moins une demi-heure au lever du jour, quand je rentre de mon footing les idées claires, pour mes projets à moi, mes projets de cœur. Une façon de résister contre le rythme effréné de la productivité.

Alors, lancez-vous : écrivez un peu chaque jour, notez images, dialogues et/ou émotions. Créez votre propre banque de matière brute et regardez vos idées grandir, se transformer, se déployer, s’étirer comme le dirait Nathalie Sejean.

Même 10 minutes suffisent pour démarrer.

Dix minutes, pour ouvrir peut-être la porte à l’histoire qui vous obsédera toute votre vie ou presque !

À vous de jouer et à tout bientôt.


(1) Cette infolettre est sans doute un peu biaisée du fait de ma préparation d’un triathlon 🤭.

(2) Jean-Philippe Toussaint, L'Urgence et la patience, Paris, Éditions de Minuit, 2012, p. 9.

(3) Heureusement, depuis, la parole des femmes nullipares s’est ouverte.

(4) Ibid., p. 26-27.

(5) Autre arme anti-page blanche : la lecture d’Antigone Reine de Lolita Pille ! Comme j’en parlais récemment à mon amie Julia (par ailleurs plume de la géniale newsletter Aux livres etc.), lire 10 pages de cet essai me donne irrémédiablement envie d’écrire ! Si vous essayez, dites-moi si cela a sur vous le même effet !

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