Récits-stance #10
Mais au fond, pour qui écrit-on ? Et pour qui refuse-t-on de le faire ?
Ce mois-ci, j’ai envie de poser une question pas très confortable, pas très tendance dans les milieux de la création, mais pourtant cruciale :
Pour qui ?
Pour qui bosse-t-on ? Pour qui met-on son style, sa voix, son image, son temps, sa réputation, son énergie à disposition ?
Et puis, surtout :
Pour qui refuse-t-on de le faire ?
Ce sont des questions qui m’accompagnent au quotidien. Parce que je vis de ma plume et que, si je peux écrire ici, c’est grâce à vous qui me lisez et me soutenez chaque mois, mais aussi (et surtout !) grâce à ce que je produis pour les autres. Je ghostwrite des rapports d’impact, des récits d’entreprise, des concepts pour des agences ou des studios, des discours de dirigeants, etc. Ce sont souvent des projets stimulants, des collaborations joyeuses, des associations choisies.
Mais il arrive – moins souvent, mais ça arrive – que cela coince. Que je sente que je suis en train de rendre un récit acceptable. D’arrondir les angles. De travestir un réel un peu trop rugueux pour le marché.
Je me souviens par exemple d’un projet de film corporate pour une boîte du CAC40. Le brief sentait la poudre de perlimpinpin : transition + innovation + inclusion. Tous les buzzwords de la RSE y étaient ! Sauf que sous la couche de storytelling, on maquillait un business désastreux pour l’environnement. N’en déplaise tous les « bas carbone » et autres « positifs » mobilisés dans mon texte, je participais, malgré moi, à une vaste opération de greenwashing. Et en même temps, si ce n’était pas moi qui le faisais, ce serait une autre. Et puis, il faut bien bouffer et payer son loyer !
La vérité, c’est que même en sachant, on signe parfois. Mais un jour, à force de compromis, la question devient trop lourde pour être ignorée : quel prix a mon implication ?
Cette gêne persistante, cette tension entre vivre de son travail et rester fidèle à ce que l’on pense juste, beaucoup de créatrices la connaissent. Geoffrey Dorne, designer et auteur indépendant, m’a confié comment il a appris à dire non. Non pas par posture, mais pour survivre intérieurement.
Geoffrey complètement dans la thématique de cette infolettre (c) non communiqué par l’homme sur la photo !
« S’engager, c’est clairement se fermer des portes. Mais c’est aussi refuser de se rendre malade. Je ne pouvais pas travailler pour Total alors que je suis vegan, que je ne prends pas l’avion, que je fais attention à mon empreinte. Donc j’ai préféré me mettre en marge. Dire non. »
Ce non-là, c’est une boussole. Pas un repli, mais un point de départ (et sans doute plus heureux que celui de Bartleby, n’est-ce pas Julia ?). Le parcours de Geoffrey est celui d’un homme qui a choisi de s’écarter pour mieux retrouver le fil de ses récits initiaux : ceux de ses grands-parents chasseurs ou cultivateurs, de la forêt, de la terre, du silence. Ces récits-là, il les avait perdus dans les interstices brillants du design parisien.
« Quand je suis monté à Paris pour faire les Arts déco, je me suis éloigné de ces récits originels. Et même si je ne les ai jamais vraiment perdus, il y a eu une forme de tristesse qui s’est installée. J’ai senti qu’il manquait quelque chose. À côté de ça, il y avait aussi le réchauffement climatique, l’éco-anxiété, et puis les lectures qui ont accompagné tout ça : Pablo Servigne, Vincent Mignerot, Cioran, Barbara Stiegler… »
C’est un peu comme ça que j’imagine la maison de Geoffrey et de sa compagne… (c) Wikipédia
Alors, un jour, avec sa compagne, ils ont pris une carte de France et se sont demandé où ils pourraient construire un autre récit, le leur. Ils ont tout quitté, construit une maison autonome dans les Vosges. Et, surtout, ils ont repris la main sur leur histoire, plutôt que de subir un récit imposé.
De ce nouveau récit, Geoffrey a fait un travail. Une matière. Une méthode. Car Geoffrey détourne les outils. Il bricole des schémas de décision pour savoir si un projet vaut vraiment la peine, transforme des to-do lists en systèmes d’autodéfense mentale, imprime des manifestes à glisser dans sa poche.
« Paradoxalement, me fermer des portes m’a contraint à construire les miennes. Mes livres, mes cours, mes projets auto-édités… Ce n’est pas confortable, mais c’est cohérent. Et puis, si je limite mes besoins, c’est presque mathématique, j’ai plus de temps. Mon équilibre, il est précaire, mais vivable. »
Geoffrey revendique une certaine forme de « design de la désobéissance ». Concrètement ? Cela signifie s’intéresser aux supports : pas seulement les sites web (qui disparaissent), mais des objets que l’on garde, que l’on transmet. Comme ses Hacker Citizen et Hacker Protester, des livres que les gens achètent parce que ce sont ceux « de Geoffrey » mais surtout parce qu’ils racontent un engagement. Ce que Geoffrey défend, c’est une écologie du récit. Une manière de désobéir en douceur.
« On n’a pas besoin d’un design parfait. Juste de récits sincères, un peu bricolés peut-être, mais vivants. »
Pas pour faire joli mais pour s’opposer à la dystopie molle dans laquelle on s’enlise collectivement.
Petit manuel de Récits-stance !
« On se noie dans des scénarios d’effondrement, et on oublie que pour pouvoir affronter tout ça, il faut déjà aller bien. Si on va mal, si on est fragilisé, on n’a pas le recul nécessaire. On se dit : je meurs, tout meurt. C’est paralysant. Et puis, dès qu’un récit propose autre chose – un peu d’espoir, une autre voie – on le traite de « bisounours ». C’est très névrosant, presque mortifère. Ce rejet du rêve empêche la catharsis. Or, dans certaines conférences, j’ai vu ce moment d’apaisement collectif. On parle du chaos du monde, du design qui devient toxique… puis je raconte comment je m’en sors. Et ça aide, parce que c’est vécu. Parce que je ne propose pas de modèle, mais que je tente des trucs. »
Avec cette posture éthique et lucide, Geoffrey s’inscrit sans le dire dans une tradition qui a longtemps irrigué les milieux militants de gauche : le refus de parvenir. Une formule simple, mais chargée.
Le refus de parvenir, ce n’est pas juste « vivre à la marge ». C’est un engagement politique, né au sein des milieux anarcho-syndicalistes du début du 20ème siècle. Suivant la définition qu’en donne l’enseignant Albert Thierry, le refus de parvenir désigne « l’exigence de refuser de vivre et d’agir pour soi et aux fins de soi » (1). En clair : ne pas chercher l’ascension sociale pour elle-même, ni le prestige ou le pouvoir à tout prix mais faire de sa vie un terrain de cohérence entre pensée, parole et action.
Dans cette tradition, l’émancipation individuelle ne peut être pensée que dans une société émancipée. Refuser de parvenir, c’est donc refuser de trahir sa classe, ses idéaux ou ses pairs pour un bénéfice personnel. C’est ne pas se compromettre avec un système qu’on veut voir tomber, même si ce système sait récompenser ceux qui s’y adaptent bien.
Bakounine parlait de « l’embourgeoisement de certaines composantes du monde ouvrier », ce que l’on peut traduire par : l’acceptation des règles du jeu de la démocratie bourgeoise. Élisée Reclus allait plus loin encore : « Tant que notre triomphe ne sera pas en même temps celui de tous, ayons la chance de ne jamais réussir. »
N’allez pas croire à un rejet de l’engagement ou à une haine de la réussite. C’est une vigilance éthique face à ce que le succès fait de nous. Une manière de questionner sans relâche le rôle des intellectuels, des créateurs, des artistes : au service de quoi, de qui, produit-on ?
Le géographe et militant révolté Élisée Reclus (c) Wikipédia
Imaginez, comme nous y invite la militante écologiste Corinne Morel Darleux dans son sublime Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce,
« ne plus avoir à courir et travailler comme un forcené. Ou du moins se contenter de ce qu'on a, une fois atteint l'équilibre entre le temps consacré à gagner l'argent et le temps destiné à en profiter : simplement se payer de quoi être heureux. Apprendre à l'être de peu. Ou même de beaucoup, si on veut. Mais à partir de ses propres critères, pas de ceux que vous soufflent les actionnaires, la famille, et même, parfois, les amis. » (2)
Renoncer au toujours plus de nos sociétés boulimiques a quelque chose d’apaisant en réalité (3). Il suffit d’échanger avec Geoffrey pour s’en convaincre.
Comme lui, pourquoi ne pas se mettre en quête de ces merveilleux insignifiants, ces petits luxes à soi, ceux qui se trouvent à portée de main et ne nuisent pas ? « S'alléger des figures imposées par la société, confirme Corinne Morel Darleux, c'est aussi s'offrir la possibilité de se lester d'autres poids, ceux que l'on s'est choisis. » (2)
Certes,
« le refus de parvenir ne peut exister qu'à partir du moment où l'individu a la capacité de s'interroger, où il s'affranchit des normes et s'autorise à penser que le choix est possible. Il doit pour cela disposer des préalables et conditions qui le mettent en capacité de questionner ses propres décisions, certes. Mais cela ne suffit pas à tout expliquer : le maintien dans la logique promotionnelle du système est aussi parfois paresse de l'esprit et soumission volontaire. L'autocensure quant aux possibles d'une vie est un phénomène répandu et les obstacles résident plus souvent qu'on ne le croit dans des mécanismes d'aveuglement et de déni qui ne dépendent que de chacun. » (2)
Encore un titre que j’aurais aimé trouver…
Il n’y a pas recette. Mais ce qui compte, c’est de rester habitable à soi-même. Pour ce faire, il existe une multitude de petits pas de côté à dénicher.
« Il ne s'agit pas de systématiquement dévier ou de tout envoyer valser par principe, dans un esprit de rébellion devenu mécanique, mais simplement de se poser la question. Et même si la réponse in fine est de continuer à suivre la route indiquée, le fait d'avoir délibéré en soi-même, de poursuivre après en avoir décidé, change tout. Le processus permet de reprendre la maîtrise de la situation, de ne plus la subir en laissant la passivité guider. Cette délibération intérieure est source de dignité. » (2)
C’est exactement là que réside tout l’enjeu : non pas tout refuser, mais tout questionner. Et pour vous aider dans cette délibération, voici l’outil que j’utilise avant d’accepter un projet. Une sorte de boussole intérieure, pour m’assurer que je ne perds pas le nord… ni mes valeurs.
Est-ce que je comprends la nature du business du client, son cœur économique réel ?
A-t-il déjà été critiqué pour ses pratiques ? Si oui, comment y-a-t-il répondu ?
Quelle sera l’empreinte du projet à terme ? Est-ce que j’aide à stabiliser un système ou à le remettre en question ?
Le brief est-il clair ou laisse-t-il des zones grises qui pourraient servir à diluer ma parole ou détourner mes intentions ?
Est-ce que je me sens libre de dire non, de critiquer, de proposer un autre format, de défendre mes idées ?
Est-ce que mon travail est reconnu comme tel et rémunéré de manière juste ?
Est-ce que j’aurai honte de ce projet dans un an ?
Est-ce que je peux assumer ce projet publiquement, y compris devant des personnes que j’estime ?
Est-ce que j’ai vraiment besoin de cet argent ou est-ce la peur de manquer qui parle ?
Ce projet me nourrit-il ou m’épuise-il ?
Est-ce que ce projet pourrait faire de l’espace pour d’autres voix que la mienne ?
Est-ce que je peux dire que je suis 100 % à l’aise ou est-ce que je m’auto-rassure ?
Est-ce que ce projet alimente, même discrètement, les récits que j’ai envie de faire grandir ?
En ouvrant le dernier livre de Laurine Roux, je suis tombée sur une autre boussole, infiniment plus simple.
Elle y évoque ce qu’elle appelle le « test d’Elzéard », en référence à Elzéard Bouffier, le berger de L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono. Pendant des années, ce personnage plante des arbres dans une vallée désolée, sans rechercher ni reconnaissance, ni récompense. Il agit parce qu’il estime que c’est la chose juste à faire.
Giono dans son élément (c) coll. AAJG - Centre Jean Giono
Laurine Roux fait de cette figure une véritable pierre de touche éthique. Elle en tire une expérience de pensée que je trouve particulièrement féconde :
« Je rêve d’une société où toute action - individuelle ou collective - passerait au crible de cet Incipit. Où responsables politiques et conseils d’adminstration l’auraient en gouvernail. On appellerait cela le test Elzéard. Quatre questions, pas plus, mais redoutables : le projet est-il dépouillé de tout égoïsme ? L’idée qui le dirige est-elle d’une générosité sans exemple ? Ne cherche-t-il de récompense nulle part ? Rend-il le monde meilleur ? À n’en pas douter, bon nombre d’entreprises auraient à revoir leur copie. Qu’en serait-il des géants du photovoltaïque qui arrachent les arbres où le patriarche imaginaire les plantait ? Demondons-nous sérieusement : Boralex, Sonnedix, Q Energy, Siemens et consorts réussiraient-ils le test Elzéard ? » (4)
Et vous ? Que donnerait ce test au moment de choisir un client, un projet ou un engagement ?
Je vous laisse avec cette simple mais vaste question…
(1) Albert Thierry, Ne jamais parvenir !, Nada éditions, 2026.
(2)Corinne Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Libertalia, 2019-2021.
(3) Ce motif du renoncement je le mobilise également dans mon dernier livre.
(4) Laurine Roux, Le test Elzéard, Julliard, 2026.