Récits-stance #4

Avertissement aux lectrices : certains passages de cette infolettre peuvent faire écho à des traumatismes vécus.


J’ai longtemps été la gentille fille.

La fille qui dit merci, qui décroche des mentions, qui range les livres par ordre alphabétique. La fille à qui on dit « Tu écris bien » et qui répond d’un timide « Merci ».

Et puis un jour, j’ai arrêté d’être polie. J’ai cessé d’écrire des phrases lisses. De celles qui ménagent leur lectrice. De celles qui glissent sur la page. De celles qui ravissent les ouïes.

J’ai commencé un recueil de poèmes. Dans celui-ci, le langage vrille et dérape. Parce que les phrases rondes ne disent rien de l’expérience vécue. Parce que les formules polies ne racontent jamais les histoires sales. Et surtout, parce que l’écriture ne sert pas à arranger. Elle sert à résister.

Écrire, pour moi, c’est dire non. C’est retirer sa langue de la bouche d’un monde qui vous l’a arrachée. Ne plus chercher à bien dire, mais à dire. Crûment. Parce que le viol n’a pas de syntaxe, parce que la honte n’a pas de grammaire.

Dans ce recueil provisoirement intitulé Crève de rêves, j’ai voulu écrire (pardon Papa et Maman !) contre la bonne éducation. Celle qui apprend à se taire, à ravaler et à ne surtout pas gêner (manquerait plus qu’on se fasse remarquer !). J’ai écrit pour sortir de l’impasse, pour refuser les récits dominants et leurs scripts en série. Celui de la bonne victime. Celui de la fille qui pardonne. Celui de la bonne élève. Celui de la bonne poire.

Coupable rime avec intouchable
Et incapable.
Victime avec mésestime
Et légitime.

Je voulais un texte qui boite comme moi. Je voulais mettre en mots des soirs de liquides avalés, des lèvres goulues, des mains baladeuses, des mémoires en carafe, des nuits teintées de bleus.

Mais s’il avait mis la bite sur quelque chose ?
Offrande j’aurais pu refuser. Je sais.
On ne parle pas la bouche pleine.
J’allais quand même pas recracher.
Ravaler ma fierté
.

J’ai parlé de cette fille que l’on regarde de loin en pensant « elle va pas bien », mais que l’on n’approche pas. Des vertiges que l’on n’a pas le luxe de s’offrir, parce que l’on n’est pas assez riche pour perdre pied. J’ai tenté de raviver mes errances avec les moyens du bord, de chercher le sens dans les pages quadrillées de mon carnet quand la toupie au-dessus de ma tête accélérait.

Iels le voient bien.
Elle a maigri.
Elle boit trop.
Elle a vomi.
Elle fugue trop.
Elle a grossi.
Elle parle trop.
Et tout ce qui passe sous le radar.
Sans que Maman ne le voye.

Refuser le langage propre, les happy ends, les lignes droites, c’était ma manière de dire non. Refuser de cacher mes failles sous des mots bien comme il le faut. Et ce, peu importe finalement que ce texte trouve preneur, autrement dit éditeur. Écrire m’a permis de tenir debout quand tout autour de moi se dérobait.

Je suis de celles qui ont le vertige
Qui n’ont pas le luxe de plonger dans l’abysse
Croulant sous des vestiges de litiges
Et puis merde, qui a dit que je ne serais pas chiche ?
De raviver le rouge de mes errances
De passer sous silence
La petite voix à l’odeur apaisante de l’éther ?

Ce livre-là a trouvé éditeur ! Il est, lui aussi, une manière de dire non, mais il sort le 4 février en librairie !

Ce lien entre silence subi et besoin d’écrire, je l’ai retrouvé dans les mots de Lydie Salvayre. Elle aussi, elle vient d’un silence. Elle aussi, elle a grandi avec une langue bancale, le « fragnol » de ses parents, qu’elle a d’abord dû renier avant d’en faire la singularité de son œuvre.

« Enfant, j’ai grandi dans une famille espagnole républicaine exilée en France. À la maison, mes parents ne parlaient pas un mot de français. Ils parlaient le « fragnol », une langue faite de barbarismes, incorrecte sous tous les angles. Et moi, naturellement, j’ai commencé par parler cette langue-là. Mais très vite, à l’école, l’institutrice m’a fait comprendre que cette langue n’était pas la bonne. Alors j’ai choisi de me taire. Et c’est ce silence-là qui m’a menée vers la lecture, puis l’écriture. »

Dans la bouche de l’écrivaine, l’insoumission devient une zone de friction, de frottement. On y entend l’aristocratie des lettres, mais aussi la rue, la mère, la folie, le rire.

« J’aime les langues qui embrassent plusieurs registres, parce que j’ai été nourrie très tôt de cette diversité. Le fragnol, la langue de la rue, la langue scolaire… cette faiblesse d’origine est peut-être devenue une force. Je me suis mise à nager sans cesse entre les rives : celle, plus aristocratique, des lettres ; et celle, plus populaire, plus rugueuse parfois. Je ne suis pas la première : Rabelais, Cervantes, Carlo Emilio Gadda… Tous ont su mêler le sublime et le trivial. Et moi, j’ai trouvé de la beauté dans cette cohabitation – entendre dans les livres des mots qui sortaient aussi de la bouche de ma mère. »

Ce n’est pas de la coquetterie. C’est du vécu. Et c’est de là que surgit une littérature qui résiste. Une littérature habitée, bousculée, traversée par son expérience de psychiatre.

« En psychiatrie, j’ai vu les ravages d’un discours d’experts, un langage qui classe, étiquette… mais n’éclaire pas. Les poètes, eux, savent dire la folie : Hölderlin, Artaud, Michaux. Moi, quand j’écris, je suis sauvage. Je me fiche des pourquoi, je suis dans l’instinct, dans la colère ou la joie. L’intelligence ne sert à rien en littérature. »

J’ai interviewé Lydie en mai 2025, l’une de mes premières visio avec un petit chaton entre les pattes ! (c) Jean-Pierre Loubat

Chez Lydie, la désobéissance se niche dans une langue qui sonne juste et qui résonne. Quand forme et sens se rejoignent enfin. Pas de langage figé, pas de phrases mortes. Chaque mot est un refus du prêt-à-penser, une gifle à l’utilitarisme ambiant.

« On répète des formules sans les interroger. Prenez des expressions comme “gérer sa vie” – c’est un pur produit du langage managérial. Ou la “valeur travail”… Mais depuis quand le travail est-il une valeur ? Qui décide ça ? C’est un discours imposé, souvent repris même par ceux qu’il opprime. (…) Dans un monde obsédé par l’utilité, il y a quelque chose de profondément beau dans l’inutilité de la littérature. »

Ce qu’elle refuse, c’est l’uniformité. Ce qu’elle défend, c’est la polyphonie.

« Je suis persuadée que nous avons tous plusieurs voix. Une voix intime, une voix politique, une voix amoureuse… Je ne connais personne qui soit une seule voix. Nous sommes multiples. Et c’est cette multiplicité-là que j’essaie d’accueillir dans mes récits. »

Si Lydie est la voix de l’insubordination stylistique, alors d’autres auteurices incarnent, à leur manière, cette même désobéissance narrative. Chimamanda Ngozi Adichie, par exemple, choisit une langue parfaitement maîtrisée, presque académique, mais qui dit l’indicible des violences systémiques, du racisme, du sexisme, de la guerre. Elle prouve que la radicalité n’a pas toujours besoin de formes heurtées pour frapper. Elle tord les attentes plus que la langue. Elle dit non par le contenu, par la clarté de sa vision, sans céder au style rebelle.

L’autrice de L’Inventaire des rêves (tout est dans le titre !) en février 2025. (c) Jared Soares/Eyevine Guardian/ABACAPRESS.COM

À l’inverse, Virginie Despentes renverse la table en même temps que la syntaxe, Chez elle, pas de langue bien coiffée. C’est cru, c’est direct, c’est rugueux. Sa langue ne veut pas séduire mais cogner. Elle refuse d’être aimable. Et encore moins baisable. Son livre le plus connu, King Kong Théorie, fait office de crachat dans la soupe patriarcale.

« J’écris pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les excuses du grand marché à la bonne meuf. 

Je trouve ça formidable qu'il y ait aussi des femmes qui aiment séduire, qui sachent séduire, d'autres se faire épouser, des qui sentent le sexe et d'autres le gâteau du goûter des enfants qui sortent de l'école. Formidable qu'il y en ait de très douces, d'autres épanouies dans leur féminité, qu'il y en ait de jeunes, très belles, d'autres coquettes et rayonnantes. Franchement, je suis bien contente pour toutes celles à qui les choses telles qu'elles sont conviennent. C'est dit sans la moindre ironie. Il se trouve simplement que je ne fais pas partie de celles-là. Bien sûr que je n'écrirais pas ce que j'écris si j'étais belle, belle à changer l'attitude de tous les hommes que je croise.

C'est en tant que prolotte de la féminité que je parle, que j'ai parlé hier et que je recommence aujourd'hui. Quand j'étais au RMI, je ne ressentais aucune honte d'être exclue, juste de la colère. C'est la même en tant que femme : je ne ressens pas la moindre honte de ne pas être une super bonne meuf. En revanche, je suis verte de rage qu'en tant que fille qui intéresse peu les hommes, on cherche sans cesse à me faire savoir que je ne devrais même pas être là. On a toujours existé. Même s'il n'était pas question de nous dans les romans d'hommes, qui n'imaginent que des femmes avec qui ils voudraient coucher. On a toujours existé, on n'a jamais parlé. Même aujourd'hui que les femmes publient beaucoup de romans, on rencontre rarement de personnages féminins aux physiques ingrats ou médiocres, inaptes à aimer les hommes ou à s'en faire aimer.» (1)

Difficile de rêver à plus belle couverture !

Édouard Louis, lui, écrit à la croisée de Lydie Salvayre et de Chimamanda Ngozi Adichie : il vient d’un milieu populaire, parle avec les mots de sa mère, de ses humiliations, mais les inscrit dans des récits d’une précision presque chirurgicale. Il politise la douleur, l’intellectualise sans jamais la désincarner. Il dit non à l’invisibilisation des classes, à la honte sociale, au silence sur la violence institutionnelle.

« À partir du moment où vous écrivez pour les dominés, pour les gens qui sont la cible de la violence sociale, il y a toutes les chances pour que ces personnes-là ne vous lisent pas. Justement parce que la violence sociale les exclut du champ de la culture. Je pense qu’il ne faut pas renoncer à une forme d’exigence littéraire, à une forme d’exigence théorique, à une forme d’exigence dans le propos quand on fait une œuvre, parce que la réalité est complexe et qu’elle a souvent besoin d’un discours assez complexe pour l’analyser. Si l’on renonce à cette complexité, on renonce à analyser le monde. Et si on renonce à analyser le monde, on ne comprend pas comment il est et on ne le change pas. Je pense que Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir a changé beaucoup de choses dans la vie de ma mère et justement parce que c’est un livre exigeant, qui repensait à ce moment-là tous les rapports homme-femmes, les rapports de genre, de domination et de violence masculine. Peut-être que si Simone de Beauvoir avait essayé de faire un livre plus facile d’accès, cela n’aurait pas marché parce qu’elle n’aurait pas eu ce pouvoir d’analyse du monde social. » (2)

Enfin Kae Tempest, dans une veine très proche de Lydie, revendique la polyphonie. Spoken word, poésie, théâtre, roman, etc., le Britannique fait feu de tout bois. Sa langue est poreuse, traversée de voix multiples, de rythmes, de langages du quotidien. Il écrit comme on scande : en stéréo.

Kae, toujours un micro à la main ! (c) Wikipédia

Mises ensemble, ces voix dessinent une cartographie du refus : refus des récits de domination, refus de la langue unique, refus de la neutralité. Ce qu’elles rejettent, chacune à leur manière, c’est la langue docile, la narration qui laisse le monde intact. Elles affirment que raconter, c’est prendre position. Même lorsque l’on croit ne pas choisir, on choisit. Même lorsque l’on tente de rester neutre, on reconduit des cadres.

C’est pourquoi je ne peux qu’accueillir avec enthousiasme l’outil proposé par Lydie à la fin de notre échange : lire ou relire Le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie est, en effet, plus que jamais nécessaire. Écrit alors que l’ami de Montaigne n’avait que 18 ans, ce texte pose une question brûlante d’actualité : Pourquoi obéit-on à ceux qui nous oppriment ? Pourquoi donne-t-on nos voix à ceux qui ne servent qu’eux-mêmes ? Et, si l’on élargit, pourquoi acceptons-nous de vivre dans des récits qui nous oppressent ? Pourquoi nous conformons-nous à des formes, à des normes, à des cadres qui ne nous contiennent pas ou si mal ?

Relire ce texte, c’est comprendre que la servitude commence souvent dans le silence. Dans nos silences. Et on le comprend d’autant plus quand on se souvient que La Boétie n’avait rien d’un révolutionnaire ou d’un penseur gauchiste tendance woke avant l’heure. C’était un monarchiste pour qui la figure du tyran ne se superposait pas nécessairement à celle du roi…

« Parce que c’était lui, parce que c’était moi »… ou la définition de l’amitié par La Boétie (c) Liberty fund

Mais c’était un écrivain prodigieux… Et écrire, c’est faire retour. C’est redonner voix à ce qui a été tu. C’est une manière, peut-être, de désobéir sans bruit, mais avec force.

D’autres récits existent. À nous de les écrire.

À nous d’espérer, de transformer la matière de nos échecs, de les rêver ces récits alternatifs, de les construire. Et si tout cela ne suffisait pas, j’ai même prévu des ateliers d’écriture pour mettre le feu ! Allez jeter un œil à ma boutique !


(1) Virginie Despentes, King Kong Theorie, Paris, Grasset, 2006, p. 9-10.

(2) Édouard Louis, « Toutes les grandes littératures ont été des littératures de la réalité », Entretien réalisé par Marion Beauvalet et Pierre Migozzi, retranscrit par Tao Cheret, disponible en ligne.

(3) Lundi prochain c’est mon anniversaire ! Pour le célébrer comme il se doit, l’abonnement annuel qui vous donne accès à 12 ateliers ainsi qu’à toutes les archives reste à 96 € (soit 8 €/atelier) avant de repasser à 120 € à la fin du mois, le plus beau de l’année n’est-ce pas ?!

NB : Les passages en italiques sont des extraits de ce recueil de poèmes qui cherche encore preneur, avis aux amatrices ! 😉

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