Récits-stance #3

Je crois que j’ai toujours cité.

Citer, recopier, noter, souligner. Comme d’autres collectionnent les timbres ou les playlists, moi je collectionne les phrases (bon d’accord, j’ai aussi collectionné les timbres, les pierres plus ou moins précieuses et, toujours, les capsules de champagne…).

Cette passion des citations je l’ai sans doute héritée de ma formation universitaire. De ces articles, mémoires ou thèses où l’on cite religieusement, où les notes de bas de page sont des offrandes et où l’on apprend qu’une bonne citation vaut toujours mieux qu’une paraphrase maladroite.

Mais chez moi, il n’y avait rien d’érudit dans ce geste. Citer, c’était retrouver ma langue à travers celle des autres. Ce n’était pas un argument d’autorité, mais un choc intime. Une phrase bien trouvée me faisait souvent l’effet d’une bombe. Elle disait, en mieux, ce que j’avais toujours senti. Elle vibrait. Elle me traversait. Et, souvent, elle me donnait envie d’écrire à mon tour.

Depuis quelques mois, j’ai “industrialisé” cette manie. Chaque week-end, je reprends les livres de la semaine pour scanner des passages, extraire des phrases et les centraliser dans Obsidian. Une sorte de mine à ciel ouvert de mots aimés. Le chantier est démesuré, mais il me rassure. Parce que, dans le fond, je continue à croire que nos bibliothèques sont des autoportraits déguisés.

Une vue graphique de mon obsession citationnelle…

Le premier manuscrit de roman que j’ai réussi à terminer est né de ce rapport aux citations : chaque chapitre s’ouvrait sur un fragment d’un autre livre. Je tissais mon texte autour de ces mots venus d’ailleurs.


Alors, forcément, lire On ne verra pas les fleurs le long de la route d’Éric Pessan a été un choc (1). Parce qu’il pousse cette logique jusqu’au bout. Et parce que, d’une certaine manière, il raconte ce que cela fait, au plus profond, d’écrire à partir des autres.

Quand je lui demande comment il résumerait le geste d’écriture qui traverse son nouveau roman – ce geste si singulier qui consiste à recopier, citer, réinventer à partir des autres, Éric Pessan hésite un instant. Il cherche ses mots, se gratte la tête, puis finit par sourire :

“C’est difficile d’en parler en peu de temps. J’aime beaucoup les citations, mais en même temps je m’en méfie.”

Cette tension, entre fascination et méfiance, dit déjà beaucoup de son rapport à la littérature.

“Les citations circulent partout. Certaines sont fausses, d’autres sorties de leur contexte. Sur les réseaux sociaux, on les partage sans savoir d’où elles viennent. On peut leur faire dire tout et n’importe quoi.”

Et pourtant, malgré cette vigilance, Éric n’a jamais cessé d’aimer les phrases des autres. Il raconte qu’il a longtemps eu le réflexe de noter les plus belles, de les collectionner.

Plus jeune, il recopiait les phrases qui le frappaient. Une manière de garder une trace, de se dire : “ça, moi, je n’aurais jamais su l’écrire.”

Ce goût ancien a fini par devenir une forme de méthode. Dans sa pièce La Grande Décharge, écrite il y a de cela plusieurs années, un personnage n’existait plus qu’à travers les phrases d’autrui.

Éric photographié par Richard Dumas, à qui l’on doit aussi les pochettes de Bashung, Dominique A ou encore Nick Cave.

“C’était quelqu’un qui avait tout perdu, jusqu’à sa propre parole. Il répondait à toutes les questions par des citations. J’avais cette idée en tête : est-ce qu’on pourrait étirer ce principe sur un roman entier ? Est-ce que ce serait possible, tenable ?”

L’idée a resurgi récemment, portée par l’époque elle-même.

“Les IA nous citent tout en ne nous citant pas, elles pompent dans la littérature mondiale… Je me suis dit que c’était le moment de m’y recoller.”

Cette phrase résonne fort. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un moment où la machine reproduit sans mémoire, cite sans citer. Là où l’algorithme dilue la littérature dans un flux anonyme, Éric choisit, lui, de réinscrire la trace, de redonner aux mots un ancrage.

“J’ai voulu écrire un roman basé sur des citations, sans qu’il ne soit composé que de citations : environ 40 % du texte est de moi. J’avais envie d’écrire une vraie histoire. Il y avait aussi le sujet que je vois surgir dans mes ateliers d’écriture avec des adolescents : je me rends compte combien l’écrit disparaît. Ils s’envoient des vocaux, ils n’écrivent plus de SMS, ils écoutent des chroniques mais ne les lisent plus. J’ai donc imaginé une structure faite de citations, qui parlerait aussi de la disparition de l’écriture.”

Et cette histoire, il la construit avec les outils les plus concrets : ses livres, sa mémoire, ses carnets.

La bibliothèque de mes rêves se trouve au Trinity College… (c) Diliff (source : Wikipédia)

“Tous les livres cités sont dans ma bibliothèque. J’ai beaucoup cherché : dans quel roman y a-t-il une voiture dans la nuit ? Qui parle du bord de mer ? J’ai fini par faire des fichiers, des réservoirs de citations.”

Cette recherche prend des allures de chantier. Rien n’est linéaire.

“J’écrivais plusieurs passages en même temps, avec des bouts de texte qui avançaient à des rythmes différents. C’était à la fois très méticuleux et très désordonné.”

On imagine le bureau, les piles de livres ouverts, les onglets de fichiers. Et au centre, un narrateur qui dit je, comme un fil ténu au milieu du labyrinthe. À mesure qu’Éric parle, je comprends que ce livre n’est pas seulement une expérimentation littéraire, mais aussi une autobiographie de lecteur.

“Les notes de bas de page, c’est ma vie de lecteur. Camus, Michaux, Kafka, Borges : mes grandes découvertes d’adolescence. Mais je voulais aussi que King et Lovecraft soient là. C’est un panorama de ma bibliothèque.”

Il y a, dans ce projet, quelque chose de tendre et de troublant à la fois : tendre parce qu’on sent la gratitude, la filiation ; troublant parce qu’elle l’oblige à interroger ses angles morts.

Ainsi, Éric s’est par exemple demandé si sa bibliothèque n’était pas sexiste, si ses notes de bas de page respectaient ou non la parité…

Des questions que l’on ne se posait pas il y a vingt ans. Mais aujourd’hui, impossible d’y échapper. Relire, c’est aussi mesurer ce que nos lectures disent de nous.

“J’ai gardé certains livres de l’adolescence, mais j’en ai écarté d’autres, pour des raisons éthiques. Impossible de conserver certains auteurs. Et puis il y a les relectures décevantes : on tombe sur des passages affreusement misogynes ou sur des livres qu’on croyait aimer et qui, soudain, nous tombent des mains.”

Ainsi, le livre devient un miroir : il raconte une vie de lectures, ses enthousiasmes et ses désillusions. Mais la citation, chez Éric, n’est pas qu’un hommage. C’est un exercice d’écriture à part entière. 

Car, entrer dans la langue d’un autre, n’est jamais neutre. Cela casse forcément certaines routines. Citer, ce n’est pas seulement convoquer un auteur. C’est aussi, et surtout, un travail sur la langue, une façon d’apprendre à écrire autrement. Et, paradoxalement, c’est souvent là, dans l’imitation, que l’on retrouve sa propre voix. Éric parle alors de ses dettes, de ses filiations.

Don Quichotte, par exemple. Un texte éblouissant, certes un peu “chiant” au début mais qui devient vite éblouissant quand on prend conscience qu’on a le droit de mettre “tout ça” dans un livre, de prendre toutes les libertés.  

Cette confidence m’a longtemps trotté dans la tête. Peut-être parce qu’elle disait quelque chose de fondamental : lire, ce n’est pas seulement apprendre à écrire, c’est apprendre à désobéir. Cervantès, Perec, Pessan, chacun, à sa manière, rejoue la même scène : celle d’un écrivain qui s’autorise à s’aventurer dans la langue de l’autre, à l’habiter, à la dérégler. La citation, alors, cesse d’être un hommage figé : elle devient une porte dérobée dans le texte.

C’est ce même geste, décuplé, que j’ai retrouvé chez Laura Vazquez, dans Les Forces (2). Un livre que j’ai lu d’une traite, le souffle coupé, comme on entre dans une chambre où toutes les voix parlent à la fois. Laura ne cite pas pour illustrer : elle fait advenir la citation comme matière, comme énergie. Elle la pose dans la marge, presque modestement, et pourtant tout le texte tremble autour. Chaque note renvoie à un autre livre, un autre monde, un autre corps de phrase. C’est une manière de dire : je ne suis pas seule à parler ici.

Chez elle, le geste citationnel est profondément incarné. Il ne s’agit pas de composer un collage érudit, mais de laisser circuler la parole, de rendre perceptible la porosité du langage. Lire Les Forces, c’est comprendre que la littérature n’est pas un monologue, mais un champ magnétique où se rencontrent les voix mortes et celles qui viennent.

Et ce qui me bouleverse, c’est la manière dont Laura assume la matérialité de cette pratique. Les références ne sont pas rejetées à la fin du livre, comme on balaie les traces. Elles sont là, dans la marge, visibles, palpables, comme les coutures d’un texte qui n’a pas peur de montrer son envers.

C’est un geste politique autant qu’esthétique : rendre le lien visible. Rappeler que chaque phrase naît d’une autre. Et peut-être, aussi, que toute écriture est une forme d’amitié.

C’est d’ailleurs après avoir terminé l’un des workshops de Laura (je crois n’en avoir manqué aucun !) que j’ai commencé à ficher mes propres citations dans Obsidian (et peut-être que c’est après avoir lu cette infolettre ou suivi l’un de mes ateliers que vous aurez envie de faire de même 🙃).

J’y ai vu une façon d’habiter mes lectures autrement, de tisser, livre après livre, une sorte de cartographie affective. Comme si chaque passage surligné, chaque fragment noté, formait peu à peu une constellation. Pas une archive : un espace vivant, où les mots continuent de se répondre.

Laura Vazquez - Qui a dit que poétesse et casquette ne rimaient pas ensemble ? (c) Y. Lamouliere (source : Wikipédia)

À l’opposé ou plutôt en miroir, Valérie Zenatti explore un autre versant de cette même logique dans La surprise (3). L’un des chapitres de ce livre est composé uniquement à partir de mots issus des premières phrases des livres de sa bibliothèque. Des livres chéris.

Ce n’est pas un jeu gratuit : c’est une méthode de disponibilité. Se laisser surprendre par la langue, par le hasard des ouvertures. Ne pas savoir où ces débuts vont nous conduire.


Écrire, ici, c’est apprendre à se tenir dans l’incertitude : à accueillir la surprise, même quand elle déplace, même quand elle déborde.

Chez Éric, Laura ou Valérie, le geste est le même mais le ton change. Tous trois écrivent à partir des autres, mais pas pour s’effacer : pour trouver, au creux du tissage, une forme de présence. C’est une façon de dire que la littérature n’est jamais pure invention, mais un espace de résonance, d’échos, de reprises. Un terrain de jeu partagé.

Ce que dit Éric, au fond, c’est peut-être cela : écrire, c’est jouer sérieusement. Pas dans le sens de la légèreté, mais dans celui du geste expérimental. La citation, pour lui, n’est pas un ornement, mais un terrain d’essai. Elle lui permet d’explorer d’autres rythmes, d’autres respirations, d’autres façons de penser la phrase.

Il en parle comme d’un exercice, presque d’une discipline : 

“Prendre la structure grammaticale d’une phrase et écrire la sienne, c’est une manière de se régénérer : adopter un rythme, une musique qui ne nous sont pas familiers et s’amuser avec.”

Et cette idée m’accompagne depuis notre échange : le jeu comme manière de sortir de soi.

Un jeu avec la langue, mais aussi avec la mémoire, avec le temps, avec les voix qui nous précèdent. Un jeu qui n’a rien de gratuit car il engage une éthique de la lecture, une attention au monde, une curiosité sans cesse rejouée. Parce qu’à force de jouer, on apprend à écouter autrement.

Quand je lui demande quel outil il transmettrait à d’autres, il ne parle ni d’un stylo fétiche, ni d’un logiciel d’écriture. Il parle de ce goût du déplacement : celui de la phrase qui bifurque, de l’idée qui se déplace, de la citation qui ouvre.

“Reconquérir le plaisir, c’est essentiel. Trop souvent, les élèves associent l’écriture à la difficulté : on va travailler, ça va être dur. Alors que la littérature, c’est un espace de jeu, de surprise… mais aussi de persévérance.”

Et c’est peut-être ce qu’il nous reste à apprendre, à faire circuler, à notre tour.


(1) Je tenais vraiment à remercier Éric qui m’a accordé la première interview autour de ce nouveau roman. On ne verra pas les fleurs le long de la route sort le 16 janvier Aux Forges du Vulcain et c’est une petite bombe !

(2) Pour Les Forces (Éditions du sous-sol, 2025), Laura a obtenu le Prix Blù Jean-Marc Roberts, le prix Les Inrockuptibles 2025 et, plus récemment, le prix Décembre.

(3) Valérie Zenatti, La surprise. Une innocence renouvelée, Éditions Autrement, 2025.

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