Récits-stance #2
Je ne sais pas toujours écrire.
Pas seulement quoi écrire, mais dans quelle langue ?
J’ai essayé de me tenir à l’écriture inclusive. J’ai essayé, vraiment. Dans mon essai à paraître aux éditions Textuel début 2026, j’étais convaincue qu’il fallait aller au bout. Mais au fil des pages, la fatigue et l’inconfort se sont installés. Les signes typographiques me coupaient le souffle. Je perdais la fluidité dans mon écriture. Je perdais le rythme. J’ai tenu quelques dizaines de pages avant de (lâchement) capituler.
J’ai retenté l’expérience avec les épisodes “bêta” de cette infolettre. À chaque fois, ou presque, ça ne ratait pas. Les retours revenaient assortis presque systématiquement de la même remarque :
“C’est passionnant, mais l’écriture inclusive…”
Trois petits points… Tout était dit… Alors, j’ai choisi d’emprunter une autre voie. J’ai décidé d’écrire au féminin et d’accompagner ce choix d’une note de bas de page.
“L’emploi du féminin générique pourra susciter un sentiment d’écart chez certains lecteurs. J’espère néanmoins qu’ils sauront s’y reconnaître ou, à défaut, s’y exposer. L’exercice de déplacement que cela suppose est aussi une manière de rééquilibrer les habitudes de lecture : pendant longtemps, ce sont les femmes qui ont dû faire ce pas de côté.”
Imparfait, ce geste me semble plus habitable. Parce que oui, je sais ce que ces choix formels portent avec eux : des siècles d’exclusion, de déséquilibre, d’invisibilisation. Je sais aussi combien la langue modèle nos pensées, nos habitudes, nos évidences. Mais entre savoir et faire, il y a parfois un écart. Un inconfort.
Cette note, je l’ai écrite comme un signe d’attention. Une manière de dire “Je suis consciente du problème”. Pas pour clore le débat, encore moins pour donner une solution miracle. Mais pour proposer une réponse parmi d’autres à un usage inégalitaire de la langue.
En en parlant avec la linguiste Julie Neveux – et en sondant mon entourage 😉 –, j’ai compris que cet inconfort n’était pas seulement le mien. Et, surtout, qu’ici comme ailleurs, il ne servait à rien de rechercher la perfection. Pour Julie, le véritable enjeu se situe plutôt dans l’attention que l’on met dans tel ou tel autre usage.
“Ton geste, ton choix du féminin générique, vaut la peine, malgré les résistances. Le point médian est devenu un totem : il cristallise toutes les peurs, tous les fantasmes. On a vu des subventions supprimées à des écoles de cinéma sous prétexte qu’elles utilisaient l’écriture inclusive (1). C’est absurde, mais cela dit quelque chose de la violence du débat. Ce n’est pas une querelle grammaticale : c’est un conflit symbolique.”
Ainsi, derrière les choix formels se joue bien plus qu’une affaire de lisibilité ou d’esthétique. C’est une bataille symbolique, une lutte de représentations. Et pourtant, Julie rappelle aussi combien ce chemin vers la conscience est long et sinueux.
Une photo qui ne pourrait pas mieux représenter la joie ! (c) demandez à Julie !
“En même temps, je comprends que beaucoup aient mis du temps à percevoir le problème. Moi aussi, j’ai grandi en pensant que la Déclaration des droits de l’Homme m’incluait. Comme toute femme, j’ai connu le sexisme, bien sûr, mais je n’ai pas souffert suffisamment de discriminations pour ne pas me sentir représentée. Il a fallu que je lise les travaux de sociolinguistes, que je voie les chiffres, pour comprendre que ce n’est pas neutre de publier une annonce professionnelle au masculin…”
L’écriture inclusive n’est donc qu’une porte d’entrée. Une fissure par laquelle entrevoir ce qui se joue plus largement : notre rapport à la langue, les façons dont elle nous modèle, mais aussi dont elle nous résiste. Julie aime dire qu’elle voit dans ces tensions non pas une crise du langage, mais une vitalité.
“Une langue qui déborde. Et c’est très bon signe ! On parle souvent de l’écriture inclusive, des anglicismes ou des néologismes des réseaux sociaux comme s’ils étaient des symptômes d’effondrement. Mais non. C’est de l’énergie. La langue est en train de se réinventer, tout simplement.”
Certains discours croient la langue en danger. Julie, elle, renverse la perspective : ce n’est pas la langue qui est fragile, mais la norme qui vacille. Et c’est tant mieux. Le problème, ce n’est pas que la langue évolue, mais que nous ayons tant de mal à accepter qu’elle appartienne pleinement à celles et ceux qui la parlent, c’est-à-dire autant à Aya Nakamura qu’aux Grands Sages de l’Académie française.
“J’ai des étudiants qui arrivent traumatisés par la grammaire. Des années de blocage, de honte. Alors je commence par les faire rire. L’humour, ça marche. Ça leur permet de sentir que la linguistique n’a rien d’abstrait : c’est leur quotidien, leur manière d’exister dans le monde.”
Moment d’anthologie lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris (c) capture d’écran/France 2
Mais si la langue vit, elle vit aussi de ses pièges. Certains mots capturent l’imaginaire collectif au point de structurer notre perception du monde. Ce sont ces “mots-récits” qui condensent peurs, mythes et représentations, et finissent par dicter le cadre du débat. Le professeur de linguistique cognitive George Lakoff le démontre avec force : chaque mot est inscrit dans un “frame”, un cadre cognitif qui organise notre perception.
C’est ce qui est arrivé à “woke” par exemple. À l’origine, c’était un mot canon qui désignait une forme de lucidité politique, un éveil face aux injustices. Et aujourd’hui ? Il a été totalement retourné. C’est même devenu dans la bouche de certains une insulte.
En théorie, on pourrait corriger ou nuancer ce cadre, le détendre. En pratique, il est beaucoup plus difficile de revenir en arrière. Car, à force de réfuter les termes de l’adversaire, le risque n’est pas de faire exploser son cadre mais de le renforcer. C’est en tout cas exactement ce qu’il s’est passé lors de la campagne de Trump. Les mots choisis ne visaient pas seulement à informer, mais à structurer la peur et l’émotion.
“Des expressions comme ‘woke’ ou ‘fake news’ sont devenus des leviers pour mobiliser un imaginaire collectif précis et déplacer le débat sur le terrain lexical de l’adversaire.”
Ainsi, le discours des Démocrates, même dans ce qu’il avait de plus critique et de plus fin, s’est retrouvé prisonnier du cadre qu’il cherchait précisément à déconstruire. Et même les armes des linguistes ne suffiront pas pour gagner la bataille.
Ils auront beau rappeler l’origine de “woke”, la définition, cela ne changera rien. C’est comme si le mot était fichu.
Seule solution ? Proposer de nouveaux mots… mais le camp progressiste semble manquer rudement d’imagination...
Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il faudrait baisser les bras. Si elle révèle la puissance des récits dominants, la notion de « frame » fait aussi de la langue un terrain de jeu.
“Il faut continuer à inventer. Même si on a l’impression d’avoir perdu certaines batailles lexicales, ce qui m’intéresse, c’est : qu’est-ce qui restera dans dix ans ? Peut-être qu’on saura mieux relire cette période d’excès.”
À condition, sans doute, de laisser un peu la langue respirer. De lui permettre de s’ajuster aux usages, aux sensibilités, aux situations.
“Essayons d’assouplir. Que chacun puisse s’exprimer à sa manière, sans que cela ne devienne un sujet de guerre culturelle. Si tu m’écris un mail avec “chères collègues”, je ne vais pas le prendre mal. Je peux te répondre “chers collègues” ou “cher·es toustes” et cela ne devrait pas non plus te poser un problème. L’essentiel, c’est que cela soit vivant, que les gens puissent naviguer entre les formes sans se sentir agressés.”
Ne serait-ce pas merveilleux de reconnaître la posture de l’autre, sans forcément s’y identifier ?
Juste se dire : “ah tiens, c’est sa façon de dire ? C’est marrant, ce n’est pas la même que la mienne.” Ce serait une manière d’avoir un rapport à la langue plus libre, plus festif, plus joyeux.
Cette liberté des formes, Julie la recherche dans son travail sur l’expressivité. Elle s’intéresse, en effet, aux mots qui nous marquent, aux phrases qui restent, aux jurons et interjections qui condensent l’émotion.
“Pourquoi des phrases nous restent depuis l’enfance ? Ce n’est pas juste du style. C’est de la mémoire affective. Et c’est un outil énorme pour raconter autrement. Même les tabous peuvent devenir des ressources expressives.”
Et quand ils rencontrent une expérience vécue – comme c’est souvent le cas dans les récits d’intimité – ils deviennent puissants. En témoigne, l’écriture d’Emma Becker, une autrice que Julie affectionne tout particulièrement (2).
Son dernier roman, Le mal joli (3), illustre cette capacité à dire ce que l’on ressent, à condenser l’émotion dans la langue. Emma ne s’embarrasse ni de fard ni de tabou : elle met en mots le vertige amoureux, la passion qui consume et désarçonne. Dans ce livre, l’autrice raconte sa fascination pour un autre, un homme si différent d’elle et de son milieu qu’il en devient presque irréel, Antonin de Quincy d’Avricourt, aristo mondain et lecteur fervent de littérature polémique. Par ce contraste, Becker expose avec une acuité déconcertante la violence et l’obsession des sentiments, tout en restant lucide et inventive dans sa langue.
Julie y voit un exemple de ce que la littérature peut faire de plus précieux : mettre en jeu la langue comme outil d’expressivité, comme instrument pour raconter autrement l’intime, pour rendre compte de ce que l’émotion et la transgression ont de concret et de viscéral. Les jeux de mains et les jeux de mots s’entrelacent, la jouissance des corps et celle des mots se répondent. Becker montre qu’un texte peut être à la fois cru et poétique, subversif et profondément humain.
“Pas joli joli”, pourrait-on dire. Et pourtant, c’est dans cette crudité assumée que la langue révèle son pouvoir : elle sauve, le corps, l’expérience, l’intime. Comme Julie le dit des jurons et des interjections, certains mots, certaines phrases, portés par la charge affective, deviennent des condensateurs d’émotion. Emma en est une démonstration magistrale : elle transforme le tabou et la transgression en outil narratif, en instrument de compréhension et de partage.
Si Emma Becker nous montre comment le roman peut condenser l’émotion et transgresser les tabous, Hollie McNish transforme, dans Je voudrais que tu fasses quelque chose de toi (4), le quotidien en matériau poétique : les injonctions, les expériences intimes, les frustrations, les colères et les rires deviennent autant de leviers pour toucher l’auditoire.
Les poèmes d’Hollie disent à la fois la vulnérabilité et la puissance, ils montrent que nommer les émotions, les frustrations ou les désirs peut être un acte de réparation, les mots deviennent un outil de reconnaissance et de transformation : « Faire quelque chose de toi », c’est accepter la langue comme un levier pour se dire, se comprendre, se réinventer.
À travers Emma et Hollie, on retrouve cette idée chère à Julie : la langue est un terrain de jeu et de soin. Elle peut être performative, transgressive, intime, drôle, parfois crue, mais elle est toujours un vecteur d’attention à l’autre et à soi. Que ce soit dans l’écriture d’un roman autobiographique ou dans la poésie, les mots condensent la mémoire affective, ouvrent des possibles et permettent de naviguer entre cadres et libertés. La langue, lorsqu’elle est habitée avec conscience, devient alors un instrument de résistance et de reconstruction. Un outil pour raconter autrement et pour prendre soin, autant de soi que des autres.
Cette dimension de soin se manifeste dans le quotidien de situations où la parole devient vitale. Julie l’illustre en parlant de son travail avec des professionnels de santé où elle :
“constate à quel point le langage peut être un lieu de souffrance ou de réparation. Dans les hôpitaux, on n’est pas assez formé à la parole. Il y a une vraie carence. Face à un discours médical trop technique ou trop brutal, on devient un nœud d’émotions. On n’entend plus. On ne comprend plus rien.”
Si Julie observe que des mots mal choisis peuvent bloquer la compréhension et créer de la souffrance, alors repérer les passages qui nous traversent profondément devient un moyen d’apprendre à inverser ce mécanisme. C’est dans cet esprit que l’on peut proposer un outil pratique : la capsule émotionnelle.
Elle consiste à repérer dans ses lectures, ses échanges, ses écrits ou ses livres, des mots, phrases ou passages qui provoquent une émotion forte qu’elle soit de surprise, de tristesse, de colère ou de joie. Ces capsules deviennent des points d’ancrage : en les notant, en les analysant, en les réinvestissant dans sa propre écriture, on apprend à reconnaître l’impact du langage et à l’utiliser de manière consciente.
Cet exercice permet de développer une sensibilité accrue à ce qui blesse, ce qui soigne, ce qui ouvre des possibles. En s’entraînant individuellement à repérer ces capsules émotionnelles, on se prépare à mieux prendre soin collectivement : dans nos récits, nos conversations, nos mails, nos lectures. On affine notre capacité à entendre et à répondre avec attention, comme le ferait une professionnelle formée à la parole.
Ainsi, la capsule émotionnelle devient un petit geste pour pratiquer la linguistique au quotidien et cultiver notre attention aux mots et à leurs effets.
Alors, que vous écriviez, lisiez ou simplement écoutiez, prenez note des capsules émotionnelles qui vous traversent. Elles sont des témoins de ce que la langue peut faire, peut être : un levier de résistance, une arme de reconstruction, un petit outil de joie et d’attention partagée.
(1) C’est notamment ce qui est arrivé à l’école de cinéma Kourtrajmé en Provence-Alpes-Côte d’Azur.
(2) Quelques semaines après notre entretien, Emma Becker a publié dans Le Figaro une tribune inattendue : un hommage à Charlie Kirk, influenceur américain pro-Trump, assassiné lors d’un débat sur un campus. Dans ce texte, elle défendait moins ses idées que le droit au désaccord, à la confrontation, à ce plaisir presque charnel du débat qu’elle érigeait en preuve d’intelligence vivante. Un geste qui, évidemment, a hérissé… nous les premières ! Mais justement, n’est-ce pas là ce que nous disions avec Julie ? Cette liberté de ton, cette tension entre le mot qui choque et le mot qui ouvre, c’est aussi une manière d’habiter la langue autrement. Emma Becker s’avance dans la zone grise du discours, là où le malaise révèle encore une possibilité de penser et, comme toujours chez elle, d’écrire à vif.
(3) Emma Becker, Le mal joli, Albin Michel, 2024.
(4) Hollie McNish, Je voudrais que tu fasses quelque chose de toi, trad. Valérie Rouzeau, Le Castor Astral, 2023.