Récits-stance #1

Je hais la dystopie.

Voilà, c’est dit.

Je ne comprends pas l’engouement autour d’elle. Ou plutôt, je le comprends intellectuellement mais je n’y adhère pas. Mais alors pas du tout.

Ces univers post-apocalyptiques, saturés de catastrophes, de décadence morale et de survie désespérée me laissent de marbre. J’ai beau essayer, l’effet ne prend pas. La SF me tombe des mains. La fantasy et ses ribambelles de personnages me fatiguent. Les livres dont les premières pages présentent des cartes de mondes imaginaires poursuivent, hélas souvent, leur route sans moi.

Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir tenté de bousculer mes habitudes littéraires. D’ordinaire, je ne me fais pas prier pour explorer de nouvelles formes ou découvrir des territoires, disons, “exotiques”. Mais très vite, j’ai dû me rendre à l’évidence : ce pessimisme automatique, cette mise en scène d’un réel encore plus dur que le nôtre, me semble souvent relever de la paresse.

Néanmoins, si je gratte un peu, ce rejet de la SF ou de la fantasy n’est peut-être pas si spontané que je l’imagine. Il doit quelque chose à l’éducation littéraire que j’ai reçue, comme beaucoup d’autres filles sans doute. Petite, on m’a rarement mis entre les mains des romans d’aventure, de science-fiction ou d’imaginaire. C’étaient mes cousins qui étaient fans de Tolkien ou de La guerre des étoiles, pas mes sœurs et moi. Pour nous, pas de hobbits aux orteils démesurés ni de planètes lointaines ou d’explorateurs sur les mers. J’ai grandi dans l’idée que la littérature avec un grand L se devait de coller, ne serait-ce qu’un minimum, au réel.

Perso, je suis de l’équipe qui s’est endormie durant le premier épisode…

Découvrir Ursula K. Le Guin passé 37 ans, c’est loin d’être anodin (1). C’est presque un geste de réparation. Tardif, hésitant, parfois un peu laborieux. Quand je lis Damasio, par exemple, mon cerveau résiste. Il veut du sens, du vraisemblable, du psychologique. Et ce n’est pas facile de faire taire la petite voix qui cherche toujours à “comprendre”, à “retrouver le monde” dans la fiction. Sortir de cette forme de conditionnement me coûte bien des efforts.

Mais plus fascinant encore est de voir que cet effort, je l’ai consenti uniquement pour des récits perçus comme plus nobles, plus légitimes : ceux de la science-fiction “sérieuse”, des univers complexes, bien pensés, bien charpentés. Bref, des trucs respectables. En revanche, je n’ai pas eu cette même patience, cette même curiosité, cette même discipline pour les comédies romantiques ou les récits centrés sur l’intime. Là, mon snobisme reprend ses droits. Je fronce les sourcils. Je juge. Je zappe.

Et c’est là que le bât blesse : pourquoi suis-je capable de tolérer l’effort quand il s’agit de me confronter à un genre désormais pensé comme masculin – ce qui n’était pas forcément le cas à l’époque où Ursula K. Le Guin ou Joanna Russ écrivaient – mais pas quand il s’agit de plonger dans un récit sentimental, quotidien, joyeux et, j’ose dire, “féminin” ? Pourquoi l’imaginaire technologique m’impose-t-il une persévérance que je refuse à l’imaginaire romantique ? Est-ce que l’on ne tient pas là une autre forme de paresse, bien plus tenace que celle que j’attribue aux dystopies ? Une hiérarchie intériorisée des genres, des affects et des récits ?

Je suis sûre qu’il existe un monde dans lequel Ursula est ma pote ! (source Wikipédia)

Ce double standard me travaille. Parce qu’il montre que même lorsque je pense élargir mon imaginaire, je continue d’en exclure certains pans. Que ma carte mentale de la littérature comporte encore des zones blanches, voire interdites. Pas par ignorance mais par réflexes et, qui plus est, puissants.

C’est précisément cette tension – entre nos goûts, nos habitudes, nos héritages – que j’ai voulu creuser avec l’autrice Marge Nantel. Pour elle, l’écriture n’est pas seulement un refuge hors du réel, mais une manière de s’en détacher pour mieux le questionner.

Elle le dit sans détour :

“Si tu restes dans le réel, tu es obligée de faire des recherches très poussées, de vérifier chaque détail, chaque cadre, chaque élément de contexte. C’est passionnant, mais ça t’oblige à rester dans une logique de vraisemblance. Moi, j’ai besoin de plus de liberté.”

L’imaginaire, pour Marge, c’est donc un espace de pensée plus souple, plus libre, mais pas plus facile. Ce n’est pas l’abandon du réel, c’est une recomposition, une sorte de laboratoire fictionnel. Elle parle de “tambouille” : une matière qu’elle pétrit, modifie, agence selon ses propres préoccupations. Dans un monde inventé de toutes pièces, on peut placer ses propres obsessions, ses angoisses, ses intuitions. Sans avoir à se justifier par la rigueur documentaire.

Marge dans un décor bien loin de celui du roman Code Ardant (c) Alain Martignon

“C’est comme si tu vivais dans le pays A et que tu décidais d’aller voir ce qui se passe ailleurs.”

Et cet “ailleurs” n’est pas un décor creux. C’est un terrain d’exploration radicale. Car si tout est à inventer – langues, espèces, paysages, rapports sociaux – tout est aussi à articuler. Une carte ne sert pas qu’à situer : elle conditionne les rapports de pouvoir, les échanges, les hiérarchies, les ressources, les formes de vie.

“Je commence toujours par une carte. C’est mon point d’ancrage. C’est là que je peux vraiment m’éclater. Je décide du relief, du climat, des frontières. Et ensuite je regarde ce que cela implique : qui colonise qui, qui contrôle quoi, quelles tensions émergent.”

Ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant l’exotisme que la cohérence : cette mécanique interne qu’on doit faire tenir de bout en bout, cette économie cachée du monde fictionnel. Elle le dit elle-même :

“Même dans un monde imaginaire, il faut que ça tienne. Il faut que les règles soient cohérentes. C’est même ce que j’aime le plus : créer des logiques, puis voir ce qui se passe quand elles craquent.”

Roman perturbant que nous avons eu la joie de discuter lors d’un Supper Book Club

Ce niveau de rigueur pourrait sembler technique. Mais il est profondément politique. Car ce que Marge montre, c’est qu’un monde imaginaire n’est pas une bulle isolée. C’est une manière de poser des questions sans les enrober dans la forme réaliste. Une autre manière d’interroger les structures – de pouvoir, de genre, de classe – sans avoir à les ancrer dans nos propres institutions.

Et c’est là que l’écart entre imaginaire et réalisme devient fécond. Là où une littérature dite “réaliste” peut être contrainte par l’actualité, par la chronologie, par le vraisemblable, l’imaginaire permet une reconfiguration radicale.

Pas pour s’échapper, mais pour déplacer la focale.

Pas pour simplifier, mais pour amplifier les tensions.

Pas pour éviter le réel, mais pour en éclairer d’autres angles morts.

Ce n’est donc pas un hasard si Marge se tient à distance des récits dystopiques. Elle ne les méprise pas. Elle en reconnaît la fonction, la force parfois. Mais elle les juge trop faciles.

“Notre monde est déjà suffisamment horrible comme ça. En rajouter ne m’intéresse pas.”

Méfiez-vous, Joanna Russ n’est pas dupe des stratagèmes mis en place pour “torpiller l’écriture des femmes” (source Wikipédia)

Comme moi, elle observe que la dystopie est devenue presque un réflexe médiatique, une manière de capter l’attention en activant la peur, l’angoisse, la catastrophe. Les récits n’y échappent pas. On parle d’effondrement, de chaos, de fin de tout. Et pourtant, on reste souvent à la surface du monde. Tout est noir, tout est foutu. Point.

“Le pire, c’est immédiat. L’espoir, ça demande un effort. Il faut se bouger.”

Loin du simplisme naïf ou des récits “feel good”, écrire l’espoir, pour Marge, c’est au contraire une discipline exigeante. Un acte d’endurance. Il ne s’agit pas de repeindre le monde en pastel mais de proposer autre chose.

Autre chose que la résignation.

Autre chose que la logique du pire.

Et l’imaginaire est l’une des rares littératures qui permettent encore cela.

“Un récit qui propose autre chose, sans pour autant être naïf, est souvent mal pris. Ça gêne. Parce que ça oblige à penser. À envisager d’autres façons de faire.”

On touche là à une posture profondément politique : ne pas se contenter d’anticiper la chute, mais travailler à inventer des contre-fictions. Traversées de contradictions oui, mais aussi de possibles. Des récits où les gens agissent. Où ils s’organisent. Où ils réparent, bricolent, apprennent à faire sans ce qui a disparu. Elle cite Martha Wells qui, dans sa série de fantasy Raksura, met en place de nombreuses sociétés inspirées de différentes formes de vie (2).

“Ce n’est pas l’apocalypse. C’est juste un monde ruiné, mais vivant.”

Martha Wells qui, d’après Marge, nous apprend plus de choses sur la vie en société que des traités de sciences politiques… (source Wikipédia)

Ce genre de récit, c’est ce que Marge appelle l’imaginaire spéculatif. Une manière de poser la question : “Et si on faisait autrement ?” Des récits qui ne prétendent pas délivrer de message. Qui ne modélisent pas le réel. Mais qui fabriquent d’autres configurations possibles, d’autres logiques de société, d’autres formes de relation, d’apprentissage, de coexistence.

Une façon d’envisager la littérature qui résonne grandement avec les textes de Coline Pierré. L’autrice d’un Éloge des fins heureuses écrit elle aussi depuis cet ailleurs narratif, cet interstice entre le réel et l’utopie. Chez elle, l’imaginaire n’est pas un grand spectacle, ni un dispositif spectaculaire : c’est une fabrique discrète de possibles. Coline Pierré parle d’utopies minuscules, de récits qui ne hurlent pas, mais s’infiltrent. Qui refusent de reproduire la lourdeur du monde tel qu’il va, sans pour autant s’en évader.

Comme Marge, elle n’écrit pas contre la réalité mais en la prenant à revers, en imaginant ce qui pourrait advenir si l’on suspendait les automatismes.

Pas d’univers figés, pas de scénarios totalisants. Mais des tentatives narratives, des agencements à tâtons. Un refus de la grande dystopie spectaculaire comme du roman à thèse au profit de fictions sensibles, bricolées, transversales, qui laissent la place au lecteur, à ses doutes, à son imagination (3).

Comme Coline l’explique :

“Je n'ai pas la prétention de sauver qui que ce soit (j'adorerais, pourtant), mais je crois que dans les miroirs déformants que constituent les fictions réside la possibilité de donner un corps et une voix à nos révoltes. La fiction est un outil, un marteau, un fouet à pâtisserie, pour détruire, construire, cuisiner nos existences.”

Et c’est sans doute dans la texture du réel que se joue aujourd’hui quelque chose d’essentiel. Faire du récit non pas un miroir du monde, mais un atelier. Non pas une fuite, mais un lieu de recomposition.

Pour y inventer, comme le propose Marge, des mondes qui tiennent. Non pas malgré leur irréalité, mais grâce à elle.

LE livre qui vous fera voir les comédies romantiques d’un autre œil ! (mais Coline en a écrit plein d’autres !)

Mais comment ouvrir, ou rouvrir, son imaginaire quand on sent qu’il s’est resserré ? Quand on a du mal à imaginer autre chose que le pire ? Quand les images se figent ou tournent en rond ? Et ben, c’est bien “simple”, si l’on en croit les conseils de Marge, il suffit de prendre ce que l’on a dans sa tête et de tout jeter sur le papier !

Pas de filtre, pas de structure au départ. Tu brasses, tu trifouilles, tu testes. Et, surtout, tu acceptes que cela ne ressemble à rien. Du moins pour l’instant !

Et quand viendra le moment de la mise en forme ? Au diable plan rigide et architecture mathématique. Marge se définit comme une jardinière : ça pousse, ça déborde, ça se taille, ça repousse ailleurs. Mais à un moment donné, il faut y revenir. Reprendre. Replanter. Réécrire. Encore. Neuf fois s’il le faut.

Ce qui l’a aidé à avoir la main de plus en plus verte ? Des forums d’écriture où elle partageait ses mondes avec des inconnues. Des lectrices qui ne connaissaient rien de ses univers, mais posaient des questions très concrètes : “Mais au fait, comment on voyage d’une ville à l’autre ?” “Qui parle quelle langue ?” “Et pourquoi cette espèce-là vit sous terre ?”

Des questions simples mais décisives.

Car, c’est souvent de là que repart l’imaginaire : de la confrontation. Pas forcément au réel mais à un autre regard. Quelqu’un qui entre dans ton monde et te le fait voir autrement.

Alors, si vous cherchez un outil pour débloquer votre imaginaire, en voici un, très simple : écrire pour quelqu’un qui ne sait rien. Pas pour le convaincre ni pour “faire joli”. Juste pour voir si ce que vous imaginez tient.

Et si vous n’avez personne sous la main, explorez les forums d’écriture. En voici quelques-uns :

  • CoCyclics (spécialisé en littératures de l’imaginaire, francophone, bienveillant et exigeant)

  • Le Conteur (plus généraliste, avec des communautés thématiques)

  • Jeunes Écrivains (généraliste, couvrant aussi bien le roman que la poésie)

Ou alors, faites comme Marge : inventez un pays A, dessinez une carte et partez voir ce qui se passe au-delà de ses frontières. Vous verrez, on y respire mieux.


(1) Ursula K. Le Guin a toute sa vie critiqué le récit traditionnel, centré sur le héros guerrier et la violence, et propose une forme narrative alternative : la “fiction-panier”, c’est‐à‐dire des récits qui accumulent, portent, conservent, contiennent les petites choses de la vie (les graines, les gens ordinaires, les récits marginaux, etc.) plutôt que de célébrer le conflit et la conquête.

(2) Lors de notre échange, Marge a aussi mentionné L’Autoroute sauvage de Julia Verlanger. Dans ce roman, l’autrice française (1929-1985) nous embarque sur une autoroute en ruines, au cœur d’une France post-apocalyptique où chaque rencontre peut sauver ou condamner.

(3) Coline Pierre, Éloge des fins heureuses, Éditions Daronnes, 2023, p. 79.

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